Les dangers du quiétisme – Jules Paquier
Dans cette étude dense et lumineuse, Jules Paquier démonte les fondements du quiétisme, cette hérésie mystique du XVIIe siècle qui, sous prétexte d’union à Dieu, prônait la passivité absolue de l’âme, le rejet de toute volonté propre, ainsi que le mépris de la raison, du corps et de toute médiation extérieure. Le quiétiste abandonne les œuvres, les sacrements, et même l’effort spirituel, au profit d’une union prétendument pure, mais fondée sur le repli intérieur et l’anéantissement de soi.
Derrière cette apparente piété se cache une gnose spirituelle suicidaire, où la grâce doit anéantir la nature pour la remplacer. L’âme ne prie plus, n’agit plus, ne lutte plus : elle s’abandonne jusqu’à se perdre. Le salut devient fusion, et non relation filiale. Cette logique évacue toute médiation et toute réalité corporelle : l’humanité du Christ, la Vierge, les saints, les sacrements, l’Église visible, le prochain, jusqu’au Christ Lui-même en tant que médiateur, pour ne laisser place qu’à un Dieu pur esprit, lointain, désincarné.
Ce courant, combattu notamment par Bossuet contre Molinos, Fénelon et Madame Guyon, n’a jamais disparu : il revient de siècle en siècle sous des formes renouvelées, toujours aussi séduisant pour des âmes en quête de pureté sans combat. Aujourd’hui encore, il se manifeste dans certaines spiritualités « bouddhistes » travesties en catholicisme ; dans des mouvements pessimistes qui exagèrent les effets du péché jusqu’à nier la bonté de la nature humaine ; dans les milieux « Home-aloners », qui, sous prétexte d’absence de juridiction visible, rejettent les sacrements et l’Église, se replient sur une pureté intérieure illusoire ; chez certains providentialistes résignés, qui, sous couvert de confiance en Dieu et en ses prophéties, justifient leur inaction et attendent l’effondrement du monde comme une fatalité ; et jusque chez des clercs paralysés, qui, tout en détenant l’autorité et la légitimité, refusent d’œuvrer à ce que l’Église retrouve un chef visible, préférant attendre que Dieu le leur donne — allant jusqu’à espérer que les ennemis de l’Église accomplissent à leur place ce qu’ils n’osent entreprendre —, plutôt que d’obéir au commandement du Christ et de remplir leur charge au service de son Corps mystique.
À rebours de ces dérives mortifères, Paquier rappelle la vérité catholique : la nature humaine, créée bonne, demeure bonne même après le péché originel. L’homme n’a pas été blessé dans sa nature elle-même, mais privé des dons gratuits qui l’élevaient au-dessus de sa condition : il est resté homme, avec une raison, une volonté, un corps ordonnés à Dieu, mais désormais soumis à la faiblesse, à l’ignorance et à la concupiscence. La grâce ne détruit pas cette nature, elle la restaure, la soutient, et la fait coopérer librement.
Une lecture essentielle.
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Bonjour,
Vous écrivez dans votre dernier article sur le quiétisme : “…Jusque chez des clercs paralysés, qui, tout en détenant l’autorité et la légitimité, refusent d’œuvrer à ce que l’Église retrouve un chef visible, préférant attendre que Dieu le leur donne.”
Puisqu’il n’y a plus de chef visible de l’Eglise, d’où viendrait “l’autorité” et la “légitimité” des clercs ?
Les prêtres actuels n’ont aucune autorité puisqu’ils n’ont été envoyé par aucun évêque, nommé par un Pape.
Les prêtres actuels tirent leur légitimité uniquement des fidèles qui leur demandent les sacrements.
De plus, est-ce la volonté de Dieu que l’Eglise ait de nouveau un chef visible ? Les plans et les désirs des hommes ne sont pas forcément ceux de Dieu.
Enfin, qui voudriez-vous comme successeur de Pierre ? Qui aurait la science, la sagesse, la vertu nécessaire pour occuper une telle fonction ? Vu les querelles qui divisent toutes les chapelles, ce n’est pas demain la veille qu’un chef visible de l’Eglise sera publiquement accepté par tous…
La question est délicate… C’est vraisemblablement Dieu qui va régler la question et nous montrer ce qu’il faut faire en temps et en heure. Qu’ont fait les Apôtres et les disciples pendant “la crise de l’éclipse de Notre Seigneur” lors de sa Passion, sinon attendre, en essayant de garder la foi et la charité dans l’espérance de la Résurrection (pour certains du moins) auprès de Notre Dame? Étaient-ils quiétistes?
Ce n’est pas le cœur du sujet, et je ne suis ni historien ni theologien, mais il me semble que Fénelon a fait amende honorable et s’est repenti de ses diverses erreurs, dont celle assez subtile du quiétisme, ce que n’a pas fait Bossuet à ma connaissance concernant ses propres erreurs, par rapport à la déclaration des quatre articles notamment, bien que condamnée par le Pape et tenue pour précurseuse de la Révolution. Il était si je ne m’abuse un gallican déclaré d’esprit janséniste. Je suis toujours étonné que le cardinal Bossuet soit univoquement admiré dans nos milieux, alors que Fénelon est généralement univoquement méprisé, tenu pour responsable de la Révolution à cause d’une influence qu’il aurait eu sur l’éducation de Louis XVI via son livre Télémaque, alors que Bossuet est blanchi pour bien pire que ça… Il était certes illustre et éloquent mais bon il faut voir les fruits plus que la forme… Notre ami Dédé grand défenseur de Bossuet et de Louis XIV pourrait nous répondre à ce sujet mais on ne le voit plus… Il n’y avait peut-être pas de contradicteur à son niveau 😉
Si je puis me permettre une précision selon saint Thomas d’Aquin :
Saint Thomas d’Aquin ne dit pas que la nature humaine est détruite par le péché originel — mais il affirme qu’elle est véritablement blessée.
En citant saint Bède le Vénérable, il distingue quatre blessures de la nature humaine consécutives au péché originel : l’ignorance, la malice, la faiblesse et la concupiscence.
« Le péché du premier homme a détruit, comme nous l’avons vu, la justice primitive : toutes les facultés de l’âme ont donc été, de quelque manière, désordonnées dans leurs rapports naturels avec la vertu, et voilà ce qu’on appelle blessure de la nature. »
(Somme théologique, I-II, q. 85, a. 3.)
Puis il précise :
« Eh bien, quand la raison est désordonnée dans ses rapports avec le vrai, c’est la plaie de l’ignorance ; quand la volonté est désordonnée dans ses rapports avec le bien, c’est la plaie de la malice ; quand l’irascible est désordonné dans ses rapports avec l’ardu, c’est la plaie de l’infirmité ; enfin quand le concupiscible est désordonné dans ses rapports avec le délectable régi par la raison, c’est la plaie de la concupiscence. Telles sont les quatre plaies que le péché originel a faites à toute la nature humaine. »
(Somme théologique, I-II, q. 85, a. 3.)
Saint Thomas ajoute que la mort et les autres déficiences corporelles sont également des effets indirects du péché originel :
« Le péché n’a pas produit comme cause directe la mort et les infirmités corporelles, parce que ces maux n’entrent point dans l’intention du pécheur ; mais il les a produits comme cause indirecte, en détruisant la justice primitive qui maintenait dans une heureuse harmonie, sans aucun désordre, aucun défaut, les facultés inférieures de l’âme sous l’empire de la raison, et le corps tout entier sous la direction de l’âme. »
(Somme théologique, I-II, q. 85, a. 5.)
Il faut donc distinguer : les principes qui constituent la nature humaine ne sont ni détruits ni diminués par le péché — mais la nature humaine est réellement blessée dans ses puissances de l’âme par la privation de la justice primitive.
Bien cordialement.