La subversion de la notion de liberté par la Révolution – Brice Michel

« Les agents de la Révolution destructive, en présentant au peuple la doctrine infernale de leur liberté, ont lâché la bride à ses passions, secondé et encouragé son penchant pour le vice, rompu les barrières et fait disparaître la honte qu’un reste de pudeur opposait aux inclinations les plus basses. Et cela, tandis qu’ils repaissaient son orgueil, en montrant à ses yeux le fantôme de l’égalité, et détruisaient toute subordination. Dès lors, il n’était plus difficile de substituer le mensonge à la vérité et les superstitions les plus monstrueuses à la pure religion de Jésus-Christ. Il faut donc ramener le peuple à sa conscience, ce juge intérieur que le Souverain Maître a établi dans le coeur de chacun. »Les doctrines de la Déclaration des Droits de l’Homme (1793); in : Pierre de Clorivière, contemporain et juge de la Révolution (1735-1820 J.de Gigord, Éditeur, Paris, 1926. P.137

« Libère toi de tes préjugés », « libère toi et casses les règles » « libère toi de tes chaînes » « libère toi de la négativité » «débarrasse toi des conventions qui te brident ».

Ce discours de « libération » individuelle imprègne aujourd’hui toute notre société. Il est particulièrement visible dans les slogans publicitaires et les ouvrages de développement personnel. Le socle de la modernité est cette idéologie révolutionnaire de l’émancipation. La grande promesse que fait en effet la Révolution aux individus est de pouvoir se libérer de toutes les structures existantes : institutionnelles, religieuses, morales et même naturelles puisque désormais la Révolution incite également les gens à se libérer de leur identité sexuelle et veut inscrire la liberté de changer de genre dans la Constitution même. [1]

A l’origine de cette pensée révolutionnaire, on trouve notamment l’humanisme de la Renaissance et la philosophie des Lumières qui font de l’individu le centre de tout. Cette fable des Lumières promettant le bonheur général par la libération de l’individu constitue sans doute la grande illusion de la modernité. Pour ne pas en être la victime, il est crucial de comprendre que ce discours propage une fausse conception de la liberté et repose en réalité sur une distorsion du sens profond de ce qu’est la vraie liberté.

Paradoxalement, bien que nos contemporains soient de plus en plus déprimés et que nos libertés soient de plus en plus encadrées, cette fable de l’émancipation continue de faire illusion et de séduire. Alors que les agents du régime ressassent les slogans des Droits de l’homme ou de « Liberté, Egalité, Fraternité », sensés nous apporter toujours plus de bonheur, en réalité toute personne un tant soit peu lucide s’aperçoit du caractère profondément aliénant et tyrannique de la société dans laquelle nous vivons. Les multiples atteintes aux libertés fondamentales (liberté de travail, liberté de réunion, liberté de déplacement) survenues lors de l’épisode du Covid-19, les tentatives toujours plus pressantes de censurer les discours alternatifs sur les réseaux sociaux, les dissolutions régulières de mouvements politiques pour non-conformité avec la pensée unique nous montrent que derrière les discours lénifiants et les promesses de liberté, le régime actuel est particulièrement restrictif en termes de libertés.

Il y a certes un début de la prise de conscience, avec l’émergence d’une nouvelle opinion publique critique vis-à vis du régime en place et la République a de plus en plus en plus de mal à faire adhérer les citoyens à ses « valeurs » mais son emprise sur les esprits est encore bien réelle. Or, cette emprise que la République a réussi à exercer sur les esprits tient d’une part au fait que les révolutionnaires sont parvenus à se présenter historiquement comme des défenseurs de la liberté et d’autre part au fait qu’ils ont réussi à imposer leur propre conception de la liberté au niveau du langage même, ce qui est plus insidieux et donc encore plus efficace.

D’abord, en effet, les révolutionnaires ont réussi à faire rentrer dans les esprits l’idée que l’Eglise et la Monarchie étaient des systèmes d’oppression, un grossier mensonge pourtant, quand on connaît réellement l’histoire de l’Eglise et de la Monarchie. Au XVIIIe siècle, l’Église catholique fut ainsi de plus en plus présentée par les Philosophes et les esprits « éclairés » comme la mère de tous les fanatismes et de toutes les oppressions. La célèbre formule de Voltaire résume bien cet esprit anti-chrétien : « Ecrasez l’infâme » (l’infâme désignant l’Eglise catholique). Aujourd’hui encore toute occasion est bonne pour les tenants du pouvoir actuel de ressasser cette vieille rengaine des Lumières contre le soit-disant obscurantisme religieux : 

“Nous avons des droits : la liberté d’expression, de caricature, qui a fait couler tant d’encre”….“Il va falloir défendre les Lumières face à l’obscurantisme. […] «  Emmanuel Macron, entretien accordé à la revue Le Grand Continent, le 20 novembre 2020 [2]

Ensuite, et cela est peut-être un peu plus difficile à voir car plus subtil, l’emprise de la République maçonnique sur les esprits tient à la victoire qu’elle a remportée dans le langage. Le pouvoir politique que possède le régime républicain révolutionnaire actuel tient en grande partie à la victoire idéologique qu’ils ont obtenue en détournant le sens du mot liberté pour le mettre au service de leur projet de société anti-chrétien. Mgr de Ségur a parfaitement résumé l’opération :

« Pour se mieux faire accepter, la Révolution s’est ainsi revêtue de nos beaux habits chrétiens : liberté, progrès, lumière, civilisation etc. Nous revendiquons la propriété de ces trésors. Ils lui servent de passeport ; grâce au charme secret des nobles idées qu’ils expriment, grand nombre d’honnêtes gens s’y sont laissé facilement prendre, et ils accueillent encore aujourd’hui les idées révolutionnaires à cause des noms sous lesquels on les leur présente. »La liberté. Mgr de Ségur. 1869  p. 246 p.254

Si la République tient encore c’est sans doute en effet parce que l’inversion qu’ils ont opérée au niveau du langage sur le concept de liberté fonctionne encore. Le drame aujourd’hui est que bien que nos contemporains sentent que ce régime ne leur veut pas du bien et expriment une volonté de changement, ils demeurent inconsciemment sous son influence parce qu’ils restent prisonniers des catégories mentales et des concepts flous qui le sous-tendent (« droits de l’homme », « liberté » « égalité »). L’ambivalence de ces termes et leur force d’attraction leur permettent d’exercer une forme de séduction très efficace sur les esprits.

La liberté est évidemment une bonne chose et l’Eglise a toujours défendu la liberté, le problème est que le concept de liberté n’a pas du tout le même sens dans l’esprit des uns ou des autres. La définition qu’en ont les révolutionnaires est bien différente de la définition traditionnelle et de la vision qu’en a l’Eglise catholique.

Le Père De Clorivière (1735-820) a bien montré la dimension subversive de la définition de la liberté donnée par les révolutionnaires, telle qu’elle ressort du texte de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793.[3] Ce texte nous donne la définition suivante de la Liberté : « Article 6. – La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Traditionnellement, on définit la liberté comme étant « le pouvoir naturel de vouloir, ou de ne vouloir pas ». Le concept de liberté qu’on trouve dans le texte de la Déclaration des droits de l’homme est donc profondément novateur car comme le fait justement remarquer le Père de Clorivière, la liberté y est définie comme un pouvoir qui « n’est pas seulement un pouvoir naturel et physique, tel que celui qu’ont tous les hommes de faire le bien et le mal ; c’est un pouvoir moral qui rend leurs actions licites. » Tous les actes qui ne nuisent pas aux droits d’autrui sont ainsi déclarés licites par cet article 6. Chaque homme a désormais un droit inaliénable à commettre de tels actes, ce qui revient à dire qu’il serait tyrannique de lui interdire de tels actes.

La conséquence immédiate d’une telle déclaration est que les lois divines et ecclésiastiques qui interdiraient quelque chose qui ne blesse pas les droits d’autrui doivent désormais être considérées comme des lois tyranniques. Par exemple, désormais, tant qu’on ne porte pas atteinte aux droits d’autrui, il est licite de blasphémer ! Voilà un des non-dits d’une telle législation : la fameuse « liberté de blasphémer ». Cette « liberté » est d’ailleurs désormais totalement assumée de nos jours par la République. Macron le rappelait encore récemment, en 2020, à propos des republications de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo ‘[4] Ces nouveaux droits de l’homme sont donc en réalité le cheval du combat de la Maçonnerie et des révolutionnaires contre les lois de Dieu et contre l’Eglise.

Cette liberté présentée comme un droit naturel et imprescriptible par le texte de la déclaration des droits de l’homme est une liberté qui nous affranchit en fait de tout devoir envers Dieu et même envers nous-mêmes, et ne laisse subsister qu’une partie seulement de nos devoirs envers les autres hommes. Certes, écrit le Père de Clorivière, la mention « Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait » pose certaines limites à la liberté mais pour qu’une telle définition soit exacte et éviter tout aspect subversif, il aurait fallu formuler les choses de la manière suivante : « Ne fais rien d’injurieux à Dieu, de nuisible au prochain et de funeste à toi-même. » ou « Ne fais rien de ce qui est contraire à la loi naturelle et à la loi divine ». Cela aurait été beaucoup plus clair et aurait eu le mérite de rappeler qu’avant tout, on ne peut rien faire qui aille contre la volonté et les lois de Dieu.

Mais, on le sait, le projet des révolutionnaires était d’affranchir l’homme du joug de la loi naturelle et divine puisqu’ils faisaient consister la liberté dans cet affranchissement. C’est donc à dessein que la formulation employée par les révolutionnaires ne donne qu’une partie des limites morales de la liberté et reste incomplète. Cela n’était pas un oubli de leur part, cela était bien évidemment voulu.

Le Père de Clorivière nous montre donc que cette nouvelle définition de la liberté n’a rien d’innocent. En imposant cette nouvelle notion de la liberté le but des révolutionnaires était de dispenser les hommes de leurs obligations religieuses et de donner un fondement légal au rejet des préceptes chrétiens. Ce jeu subtil sur le langage et sur les concepts s’inscrit donc dans leur combat idéologique général contre le catholicisme. Imbus des principes des Lumières et désireux d’avancer dans le processus de déchristianisation de la société qui était leur objectif principal, ils infusèrent leur nouvelle philosophie impie dans les principes mêmes du droit et dans le discours politique.

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