Le mariage Josephite : une vocation aussi méconnue qu’héroïque

Lorsque l’on parle du mariage Catholique, on pense naturellement à la famille, à l’éducation des enfants, à la fidélité des époux et au soutien mutuel jusqu’à la mort. Tout cela est juste, puisque le mariage est une institution Divine, voulue par Dieu dès la création du monde et élevée par Notre-Seigneur Jésus-Christ à la dignité de sacrement.

Mais il existe une réalité beaucoup plus méconnue, dont parlent pourtant l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les théologiens et plusieurs Papes. Certains époux, après avoir contracté un mariage valide, choisissent librement et d’un commun accord de renoncer définitivement à l’usage du mariage afin de vivre dans une continence parfaite pour l’amour de Dieu.

Lorsqu’il correspond à une véritable vocation commune des époux, ce choix ne constitue nullement un mépris du mariage, de la famille ou de la fécondité, mais un sacrifice librement consenti et offert à Dieu. Certains époux peuvent ainsi se sentir appelés à demeurer dans une chasteté parfaite, dans un esprit de pénitence et de réparation : pour leurs propres fautes, pour les offenses continuelles faites au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais aussi pour les besoins de l’Église et la sanctification des familles Catholiques.

Leur renoncement peut alors devenir une véritable offrande : tandis que d’autres époux accomplissent leur vocation en accueillant et en élevant Chrétiennement les enfants que Dieu leur confie, eux choisissent d’offrir leur continence afin d’implorer sur ces familles d’abondantes grâces, particulièrement celles nécessaires à l’éducation Catholique et à la sanctification de leurs enfants.
Leur sacrifice, caché aux yeux du monde, prend ainsi place dans la Communion des Saints, où les mérites, les prières et les sacrifices des uns peuvent contribuer au bien spirituel des autres.

Cette vocation, parfois appelée mariage Joséphite, demeure aujourd’hui presque inconnue, alors qu’elle constitue l’une des plus belles manifestations de la puissance de la grâce : un mariage véritable dans lequel l’amour des époux, loin de disparaître, se transforme librement en une offrande commune à Dieu.

I. Le mariage est une institution Divine

Avant de comprendre la grandeur de cette vocation particulière, il faut d’abord rappeler la dignité et la Sainteté du mariage lui-même. Le mariage n’est pas une simple convention humaine, née des nécessités de la vie sociale : il a Dieu pour auteur. Dès l’origine, au paradis terrestre, Dieu unit l’homme et la femme et établit entre eux une communauté de vie stable et ordonnée.

« C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère ; il s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair. » Genèse II, 24

Notre-Seigneur Jésus-Christ confirme solennellement cette institution et en rappelle l’indissolubilité : « Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint. » Matthieu XIX, 6

Et Notre-Seigneur ne se contente pas de confirmer l’institution naturelle du mariage. Entre baptisés, Il l’élève à la dignité de sacrement. L’union des époux Catholiques devient ainsi le signe sacré de l’union du Christ et de son Église. Saint Paul écrit : « Ce sacrement est grand ; je dis, dans le Christ et dans l’Église. » Éphésiens V, 32

Le mariage Catholique est donc une véritable vocation. Les époux ne sont pas seulement appelés à vivre ensemble, mais à s’aider mutuellement à parvenir au Ciel, à porter ensemble les devoirs de leur état et, lorsque Dieu leur accorde des enfants, à former leurs âmes pour Lui.

Le mariage possède plusieurs fins traditionnellement enseignées par l’Église :
– la procréation ;
– l’éducation Catholique des enfants ;
– l’aide mutuelle des époux dans les nécessités de la vie quotidienne et dans leur Sanctification
respective ;
– le remède à la concupiscence.

La première de ces fins manifeste particulièrement la grandeur de la mission confiée aux époux : en donnant la vie et en élevant chrétiennement leurs enfants, ils coopèrent à l’œuvre créatrice de Dieu et travaillent à peupler non seulement la terre, mais aussi le Ciel. Leur responsabilité ne s’arrête donc pas aux besoins matériels de leurs enfants : ils doivent leur transmettre la Foi, leur apprendre à aimer Dieu, à pratiquer la vertu et à rechercher leur Salut éternel. Mais le mariage est également une communauté de vie et de Sanctification. Dans les joies comme dans les épreuves, les époux doivent se soutenir, se corriger avec charité, se pardonner et porter ensemble leur croix. Les sacrifices quotidiens de la vie conjugale et familiale, lorsqu’ils sont acceptés par amour de Dieu, deviennent autant d’occasions de pratiquer la patience, la fidélité, le dévouement et la charité.

Le Pape Pie XI rappelle dans Casti Connubii toute la dignité du mariage Catholique et insiste notamment sur sa finalité première, qui concerne la génération et l’éducation chrétienne des enfants.

L’Église n’a donc jamais méprisé le mariage. Bien au contraire, elle l’a entouré de bénédictions, protégé par ses lois et défendu contre tout ce qui pourrait porter atteinte à son unité, à sa fécondité ou à son indissolubilité.

Le mariage Catholique est ainsi une véritable voie de Sainteté. Les époux sont appelés à sanctifier leur foyer, à s’aider mutuellement à demeurer fidèles à Dieu et à faire de leur famille une petite société Catholique dans laquelle Notre-Seigneur règne véritablement.

C’est précisément parce que le mariage est déjà une réalité sainte et élevée que l’on peut comprendre toute la singularité d’époux qui, d’un commun accord et pour un motif surnaturel, choisissent au sein même de leur mariage une voie de continence parfaite.

II. La supériorité de la virginité consacrée

Si le mariage est Saint, alors pourquoi l’Église enseigne-t-elle depuis toujours que la virginité consacrée lui est supérieure ?
Parce que Notre-Seigneur lui-même l’a enseigné. Après avoir parlé du mariage, le Christ ajoute : « Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. » Matthieu XIX, 12

Notre-Seigneur désigne ici ceux qui renoncent volontairement au mariage et à l’usage légitime de la sexualité pour le Royaume des Cieux. Ce renoncement n’est donc pas fondé sur un mépris du mariage, mais sur le désir de se donner plus entièrement à Dieu. C’est précisément parce que le mariage est un bien véritable que son sacrifice volontaire peut constituer une offrande
particulièrement précieuse.

Saint Paul développe cette doctrine :

« Celui qui n’est pas marié a souci des choses du Seigneur, des moyens de plaire à Dieu ; mais celui qui est marié a souci des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme. » I Corinthiens VII, 32-33

L’Apôtre ne condamne évidemment pas les devoirs conjugaux : servir son époux ou son épouse, élever ses enfants et pourvoir aux nécessités de sa famille sont des devoirs Saints. Mais le mariage impose nécessairement des responsabilités temporelles qui partagent l’attention de l’homme. Celui qui renonce au mariage pour Dieu peut, en principe, disposer d’une plus grande liberté pour la prière, l’apostolat et le service Divin.

Saint Paul conclut ainsi : « Celui qui donne sa fille en mariage fait bien ; mais celui qui ne la donne pas fait mieux. »
I Corinthiens VII, 38

Il existe donc bien, dans l’enseignement apostolique, une hiérarchie objective des états de vie : le mariage est bon et Saint, mais la virginité ou le célibat volontairement embrassé pour Dieu constitue un état plus parfait en raison du renoncement qu’il comporte et de l’union plus exclusive au Seigneur qu’il permet.

Le Concile de Trente définira solennellement cette Vérité : « Si quelqu’un dit que l’état du mariage doit être préféré à celui de la virginité ou du célibat (…), qu’il soit anathème. » Concile de Trente, Session XXIV, canon 10

Il convient toutefois de bien comprendre cette supériorité. Elle concerne l’état de vie considéré en lui-même et non nécessairement la Sainteté personnelle de celui qui le choisit. Une mère de famille héroïquement fidèle à ses devoirs peut être beaucoup plus Sainte qu’une personne consacrée qui répond médiocrement à sa vocation.

La perfection Catholique réside avant tout dans la charité et dans l’accomplissement fidèle de la volonté de Dieu. La virginité consacrée offre objectivement des moyens plus directs pour tendre à cette perfection, puisqu’elle détache davantage l’âme des sollicitudes terrestres ; mais ces moyens ne portent leurs fruits que s’ils sont accompagnés d’une véritable vie intérieure, d’humilité, de sacrifice et de charité.

Ainsi, l’Église n’oppose jamais le mariage et la virginité comme si l’un était mauvais et l’autre bon. Elle distingue plutôt un bien d’un bien plus excellent. Le mariage sanctifie l’amour conjugal et ordonne les époux à la fondation d’une famille Catholique ; la virginité consacrée renonce volontairement à ce grand bien afin de manifester, dès cette vie, que Dieu seul peut combler
définitivement le cœur humain.

C’est pourquoi ce renoncement, lorsqu’il répond véritablement à l’appel de Dieu, constitue une offrande plus parfaite : non parce que le mariage serait indigne, mais précisément parce que l’on sacrifie un bien véritable et légitime pour appartenir plus exclusivement à Notre-Seigneur.

III. Le mariage Josephite

C’est précisément ici qu’apparaît cette vocation exceptionnelle, que la tradition spirituelle désigne sous le nom de mariage Josephite, en référence à la Très Sainte Vierge Marie et à Saint Joseph, qui vécurent une véritable union conjugale dans une parfaite virginité. Loin de diminuer la dignité du mariage, cette forme de vie en manifeste au contraire toute la profondeur surnaturelle, en montrant que l’union des époux est avant tout une communion des âmes ordonnée à Dieu.

Deux époux validement mariés peuvent, d’un commun accord, librement et pour un motif surnaturel, choisir de renoncer définitivement à l’usage de leur droit conjugal afin de vivre dans une continence parfaite. Une telle décision ne peut jamais être imposée par l’un des conjoints ; elle exige le consentement libre, éclairé et persévérant de chacun, ainsi qu’une réelle maturité spirituelle. L’Église a toujours considéré cette résolution comme licite et même particulièrement méritoire
lorsqu’elle procède d’un authentique désir de se consacrer plus entièrement à Dieu.

En faisant ce choix, les époux ne cessent nullement d’être mari et femme. Leur mariage demeure pleinement valide et le lien sacramentel reste absolument intact jusqu’à la mort de l’un des conjoints. Ils continuent à former une seule famille, à partager le même foyer, les joies et les épreuves de l’existence, les responsabilités domestiques ainsi que toutes les obligations inhérentes à leur état de vie.

Ils restent donc tenus à tous les devoirs essentiels du mariage :
– à une fidélité absolue et exclusive ;
– à une charité conjugale toujours plus profonde ;
– au soutien mutuel dans les difficultés de la vie ;
– à la prière commune et à l’encouragement réciproque dans la recherche de la sainteté ;
– aux devoirs propres à leur état, tant matériels que spirituels.

La seule réalité à laquelle ils renoncent volontairement est l’usage des droits conjugaux. Cette renonciation ne constitue pas un mépris de la sexualité ni du mariage ; elle est au contraire une offrande libre et généreuse faite à Dieu, semblable aux autres renoncements évangéliques entrepris par amour du Royaume des Cieux. Les époux ne rejettent pas un bien ; ils y renoncent afin de
poursuivre un bien supérieur, selon l’enseignement constant de l’Église sur l’excellence de la virginité consacrée.

Ainsi vécu, le mariage Josephite devient un témoignage particulièrement lumineux de la primauté de la vie spirituelle. Il rappelle que la fin ultime du mariage Catholique n’est pas seulement le bonheur terrestre des époux, mais leur sanctification mutuelle et leur union parfaite avec Dieu. La communion des corps laisse alors toute sa place à une communion des cœurs et des âmes, nourrie
par la grâce sacramentelle, la prière, les sacrifices quotidiens et une charité toujours plus pure.

Par cette offrande silencieuse, les époux deviennent un signe vivant de la destinée éternelle de l’homme. Ils anticipent, d’une certaine manière, la vie du Ciel, où, selon la parole de Notre-Seigneur, « Les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le Ciel. » (Matthieu XXII, 30), mais où tous vivront uniquement de l’amour parfait de Dieu. Leur mariage apparaît alors comme une image particulièrement éloquente de l’union des âmes avec leur Créateur, où la charité surnaturelle devient le principe et le sommet de toute leur vie commune.

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