Les gaulois et les gauloises à la Passion de Jésus

Conférence donnée à Marseille dans l’église de Notre-Dame du Mont, le Vendredi Saint, 31 mars 1893.

Je dédie ce modeste opuscule à l’auditoire d’hommes qui se pressait autour de la chaire de Notre-Dame du Mont, le 31 mars 1893. L’énorme affluence provoquée par la simple annonce du sujet qui devait être traité, l’intérêt admirablement soutenu avec lequel la foule a suivi, deux heures durant, les démonstrations assez arides que je vais essayer de reproduire, ont bien montré, ce jour-là, que le patriotisme et la foi vivent de la même vie, dans les âmes françaises, et que le sentiment religieux durera chez nous, aussi longtemps que l’amour de la patrie.

Et comment l’amour de la patrie se refroidirait-il dans un beau pays comme la France ?

Ce 3 avril 1893, HENRY BOLO.

MESSIEURS,

Les premiers chrétiens racontaient en leurs légendes que, aussitôt après la Passion, les anges allèrent pieusement recueillir tous les débris laissés par le Sauveur sur la voie douloureuse (gouttes de sang, cheveux arrachés, lambeaux de toute sorte) afin de les restituer à la Sainte Humanité, au moment de Sa résurrection.

En ce jour anniversaire de larmes et de souvenirs sacrés, qu’il soit permis à notre foi et à notre amour en deuil, d’imiter ces anges, et de recueillir, sur les vestiges de la Sainte Passion, quelques souvenirs (les souvenirs sont des reliques aussi) qui doivent être plus spécialement chers à la nation française.

Je veux parler, Messieurs, de trois ou quatre épisodes importants de la grande tragédie du Calvaire, dont les héroïnes et les héros appartenaient, à peu près certainement, à notre bonne et vieille race gauloise.

Vous n’entendrez peut-être pas sans un certain étonnement l’exposé d’une semblable thèse, et pourtant, que peut-il y avoir d’étonnant à ce que Jésus ait convié au sacrifice de Son sang et à la solennité de Sa mort, ceux qui devaient être ici-bas les plus généreux héritiers de Sa foi, les plus ardents champions de Sa divinité ?

Venons au fait.

D’après quelques pieuses traditions qui peuvent, au premier abord, vous paraître ne mériter qu’une croyance bien relative, la race gauloise aurait été représentée, dans la Passion, par Claudia Procula, la femme de Pilate, qui intervint seule, en faveur du divin Maître, pendant la scène si mouvementée du jugement ; par Véronique, la courageuse matrone qui essuya la face du Sauveur, sur la voie douloureuse ; enfin par les soldats qui flagellèrent le Christ, bafouèrent Sa royauté, crucifièrent Sa chair, mais rafraîchirent Son agonie en lui donnant à boire sur la Croix, et furent les premiers à proclamer Sa divinité, dès qu’Il eut rendu le dernier soupir.

La hardiesse et l’importance de semblables assertions, ne vous échappe certainement pas et vous voyez que, dès le Calvaire, si les traditions concordent avec l’histoire, notre race aurait affirmé ses tendances, serait entrée en possession de ses gloires et de sa prédestination futures, en même temps qu’elle prenait, dans le crime commis, une part hélas ! trop conforme aux défaillances de son génie et aux écarts de son tempérament.

Permettez-moi donc, Messieurs, d’essayer, ce soir, de vous démontrer l’exactitude ou du moins la très grande probabilité historique des légendes relatives à Claudia Procula, à Véronique et aux soldats qui exécutèrent le Sauveur. Quand nous aurons établi, autant que cela peut être, la quasi certitude de ces données, il ne nous sera pas difficile de saisir leur admirable et profonde harmonie avec le caractère et la vocation de la race gauloise.

Il est absolument historique et certain que la race gauloise formait un élément de première importance, dans la société de Jérusalem, à l’époque où mourut le Sauveur.

Trois causes principales avaient amené cette invasion des fils de l’extrême occident, et la maintenaient en permanence.

Ces trois causes étaient : le voisinage des Gaulois d’Asie Mineure et la supériorité incontestée que leur donnaient, sur les Grecs et les Asiatiques, leur honnêteté, leur bravoure et même leur intelligence ; le passage encore récent de Germanicus, l’ami par excellence des Gaulois, qui avait organisé, vers l’an 18 ou 19, la domination romaine en Judée ; enfin les affinités très réelles et bien caractérisées de l’administration et de la famille de Tibère et de Pontius Pilatus avec le pays des Gaules.

“Puis ce furent les guerriers aux rudes moustaches, aux cheveux longs, le torse nu, avec, à la ceinture, l’épée de bronze”.

Disons un mot, Messieurs, de chacune de ces sources d’infiltration gauloise dans Jérusalem.

Les Gaulois d’Asie Mineure (les Galates) étaient des Gaulois absolument purs, au point de vue de la race. Quoiqu’ils fussent établis depuis deux cent cinquante ans environ, sous le ciel d’Asie, ils n’avaient rien perdu de leur physionomie, de leur langage, ni de leurs mœurs. Si vous aviez rencontré alors quelqu’un de ces beaux hommes, aux grands cheveux blonds, aux yeux bleus, à la physionomie ironique et fière, vous n’eussiez pas hésité un seul instant à reconnaître en eux les vaillants compatriotes de Brennus et de Vercingétorix. Telle fut d’ailleurs l’énergie de résistance que cette race opposait à toutes les influences de l’asiatique méprisé, que, plus de trois cents ans après la mort de Jésus-Christ, saint Jérôme reconnaissait que leur langage était toujours le langage gaulois (1). Aujourd’hui encore les Arméniens ne se trompent pas sur l’origine du type grand, blond, au teint clair, qui se rencontre assez souvent dans ces pays (2), et ils appellent ceux qui ont cette physionomie particulière « les français d’autrefois ».

Ces « Français d’autrefois », Messieurs, intelligents et lettrés comme des Grecs, vaillants comme… des Français, et d’une probité reconnue, étaient très recherchés par les principicules de Syrie et de Judée, et s’imposaient d’ailleurs à l’infériorité morale des Asiatiques. Tandis que les Romains n’étaient qu’administrateurs, tandis que les fonctions de cuisiniers, de perruquiers, ainsi que tous les métiers louches et trop serviles étaient réservés aux Grecs, les Gaulois d’Asie Mineure étaient fort appréciés comme secrétaires, intendants, professeurs, et même (au point de vue militaire) comme gardes du corps, à cause de leur honnêteté, de leur finesse et de leur courage. L’historien Josèphe (3) nous montre aux funérailles du roi Hérode, les troupes de ce petit souverain divisées en trois corps : les Scythes, les Germains et les Gaulois. Tout à l’heure nous entendrons le centurion Longin répondre au gouverneur de Cappadoce Octavius, qu’il est d’Isaurie, c’est-à-dire d’un pays peuplé alors par les Gaulois d’Asie Mineure.

Je vous ai encore signalé, Messieurs, comme une cause d’accroissement dans la société gauloise de Jérusalem, le passage de Germanicus. Il suffit d’avoir lu les admirables pages que Tacite consacre dans ses annales à ce grand homme, pour se rendre compte des liens indestructibles et profonds que son long séjour et ses glorieuses campagnes contre les Germains du Rhin, lui avaient fait contracter avec la nation gauloise. Il avait vécu avec les soldats gaulois d’inoubliables journées (4). Ses légions, composées en grande partie par nos ancêtres, avaient voulu, à la mort d’Auguste, le proclamer empereur. Et quand Tibère l’envoya, en Orient et en Judée, remplir une mission qui devait lui être fatale, il n’est pas douteux qu’il dut entraîner à sa suite une colonie très considérable de Gaulois. Du reste, quatre ou cinq ans après sa mort, nous trouvons, en Judée (5), quatre légions dont l’effectif est gaulois, presque en totalité : la VI è ferrata, la X è fretensis (celle qui avait été si chère à César), la XII è fulminata (6) et la III è gallica dont le nom seul est décisif, au point de vue qui nous occupe (7).

On s’imagine sans peine quel centre d’attraction devait former, au point de vue de la colonisation gauloise, une armée aussi importante en Syrie.

Enfin, Messieurs, j’ai hâte d’en finir avec ces généralités dont vous voulez bien subir l’exposé avec une patience qui vous honore, et j’en viens à la troisième cause de cette prépondérance de l’élément gaulois à Jérusalem : l’administration romaine elle-même.

La gens Claudia qui tenait alors, dans la personne de Tibère, les rênes de l’empire, était aussi gauloise, ou, si vous préférez, aussi attachée que possible à la Gaule, par toutes sortes de liens, y compris les liens de la naissance et du sang. Et si, Messieurs, au lieu de nous trouver dans la seconde ville de France que vous appelez Marseille, nous étions dans la seconde ville de France que d’autres appellent Lyon, il vous serait impossible de fouiller le passé, sans rencontrer partout l’empreinte de cette famille Claudia, dont la ville de Lyon était la patrie d’adoption, en attendant de devenir la patrie, par la naissance, de l’empereur Claude lui-même.

Je crois inutile d’insister sur ce fait historique des plus élémentaires. Il en résultait évidemment, de la part de l’empereur qui avait d’ailleurs séjourné assez longtemps en Gaule, une affection pour ce pays, une connaissance de ses habitants, une confiance en eux, qui devaient les signaler plus que d’autres à l’attention du maître, et leur attirer plus d’une haute fonction, plus d’une mission importante. Une administration intéressante et délicate comme celle de la Judée, un pays où les causes que nous avons signalées déjà avaient amené une colonie gauloise déjà si considérable, était le pays qui semblait le plus clairement désigné aux ambitions gallo-romaines, et le mieux fait pour inspirer à Tibère la pensée d’y envoyer, comme dignitaires, ses amis d’au-delà des Alpes.

Je ne vous dirai pas, Messieurs, que Pontius Pilatus, italien de race, fût de naissance gauloise. J’ai besoin de conserver tout mon crédit auprès de vous, et de ne pas le compromettre par des assertions peu ou mal fondées. Qu’il me suffise de vous faire remarquer que la gens Pontia avait des représentants, à cette époque, en Gaule, et que le suffixe atus qui termine le surnom du Pontius dont il s’agit, était fréquent dans notre pays. Il est certain que Pontius Pilatus avait une nombreuse parenté en Gaule (8) ; il est fort possible qu’il soit venu y mourir ; il est très probable, comme vous allez le voir, qu’il s’y est marié.

La digne et généreuse femme qui fut seule à intervenir en faveur du divin accusé, Claudia Procula (9), était en effet, Messieurs, selon toutes les probabilités, une fille des Gaules. La légende qui la fait naître dans la Gaule Narbonnaise, est trop conforme aux données de l’histoire la plus certaine, pour qu’on fasse de grandes difficultés à l’admettre (10).

Son nom de Claudia indique certainement qu’elle appartenait à la famille de l’empereur dont, je vous le répète, les affinités avec la Gaule étaient aussi nombreuses et étroites que possible.

Elle ne pouvait s’appeler Claudia, qu’autant quelle était parente, cliente, ou affranchie, de la famille impériale (11). Affranchie, Pilate qui était chevalier romain, et par conséquent noble, ne pouvait pas l’épouser (12). Simple cliente, et n’ayant pas un nom à elle, il ne l’eût pas voulu. D’autre part, comme il n’était lui-même que chevalier, il n’aurait certainement pas obtenu sa main, s’il l’eût demandée quand Tibère était déjà empereur (13). Donc il l’épousa avant que Tibère fût en Italie. Et comme le principal séjour de Tibère pendant cette longue période fut en Gaule, Pilate, qui devait un jour avoir le titre d’ «ami de César » (Jean, XIX , 12) put très bien y épouser la parente du futur empereur. Vous le voyez, si nous ne connaissons le pays d’origine de Claudia que par une simple légende, l’histoire elle-même rend cette légende trop vraisemblable pour qu’il nous soit possible de lui refuser quelque créance.

Claudia aurait donc valu à son mari la haute situation qu’il occupait en Judée : cela seul d’ailleurs pouvait l’autoriser à une intervention aussi hardie que celle qu’elle allait se permettre à la Passion. Il est inouï qu’une femme prenne sur elle de dicter une sentence à un magistrat supérieur, à l’instant même où ce magistrat est sur son tribunal. Nous pouvons hardiment conclure de ce fait indubitable (14), puisque l’Évangile l’a consigné, que Claudia Procula avait à Jérusalem une très grande importance, et que, Gauloise elle-même, elle devait être le centre de la société des grandes dames gauloises qui se trouvaient certainement alors dans la ville sainte.

Et c’est ainsi que tout un groupe de nobles filles d’Occident, telles que Jeanne (15), la femme de Chusas (16) , Véronique, l’épouse du richissime receveur païen Amator ou Amadour, qui se faisait appeler Zachée à Jérusalem, se réunissaient autour d’elle, dans une communauté de relations mondaines, de langage et de mœurs. Madeleine, qui ne paraît pas du tout avoir été la prostituée que l’on croit généralement (17), mais seulement une mondaine de mœurs trop faciles et d’une vanité tapageuse, fréquentait beaucoup dans ce milieu brillant et gai.

C’est par son intermédiaire que Jésus et Marie, sa mère, auraient trouvé là un cercle d’amis dévoués. Plus tard, les légendes ne nous tromperont point, quand elles nous montreront dans Véronique « une amie intime de la Vierge Marie (18) », et nous comprendrons, au milieu de l’indifférence ou de la haine générale, la présence de ce groupe de femmes pieuses, plus croyantes et plus courageuses que les apôtres eux-mêmes qui accompagneront au Calvaire, et viendront retrouver au saint sépulcre, Celui dont elles avaient obtenu d’ailleurs des grâces spéciales et des miracles exceptionnels (Luc, VIII , 2,3). Nous comprendrons surtout, ce qui demeurerait inexplicable en dehors de notre hypothèse, pourquoi elles sont presque toutes venues se fixer en Gaule, après la résurrection du divin Maître.(…)

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