L’apôtre saint Paul est-il l’inventeur du christianisme ?

Saint Paul est une des figures les plus extraordinaires et les plus fascinantes du christianisme primitif, l’Apôtre des Gentils, celui à qui le Christ lui-même, par une révélation personnelle, a confié la charge de la prédication aux peuples païens. Chez lui, d’abord persécuteur et ensuite apôtre, tout est œuvre de la grâce divine.
Par l’abbé Ugolino Giugni
Saint Paul (1) est une des figures les plus extraordinaires et les plus fascinantes du christianisme primitif, l’Apôtre des Gentils, celui à qui le Christ luimême, par une révélation personnelle, a confié la charge de la prédication aux peuples païens. C’est lui-même qui nous donne le témoignage de ce qu’est sa mission et la raison de sa vie dans sa première épître aux Corinthiens : “en tout dernier lieu il m’est apparu aussi à moi, comme à l’avorton. Car je suis le moindre des Apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. Ce que je suis, c’est par la grâce de Dieu que je le suis, et sa grâce envers moi n’a pas été vaine : plus qu’eux tous j’ai travaillé, non pas moi à la vérité, mais la grâce de Dieu (qui est) avec moi. Qu’il s’agisse donc de moi ou d’eux, voilà ce que nous prêchons et voilà ce que vous avez cru” (1 Cor. 15, 811). Chez lui, d’abord persécuteur et ensuite apôtre, tout est œuvre de la grâce divine, de son appel et sa conversion à l’exercice de son ministère, sa doctrine, l’assistance divine dans l’écriture de ses admirables épîtres (qui font partie du dépôt de la révélation puisque divinement inspirées et insérées dans le canon des Écritures) jusqu’au martyre quand il versa son sang pour JésusChrist à Rome en 67 sous Néron. Pourquoi le Seigneur a-t-il appelé Saul à la conversion pour le faire devenir un apôtre précisément au moment où il persécutait l’Église du Christ ? C’est un mystère de la prédestination divine qui, selon la doctrine de saint Thomas, dépend uniquement de la volonté illimitée de Dieu (“N’ai-je pas le droit de faire de mes biens ce que je veux ?” Matth. 20,15). Paul lui-même se le demande de manière prophétique : « Mais qui donc es-tu, ô homme, pour disputer avec Dieu ? Est-ce que l’objet façonné va dire à celui qui l’a façonné : ‘pourquoi m’as-tu fait ainsi ?’ » (Rom. 9, 20).
Saint Augustin écrit à ce propos : « Que l’Apôtre Paul ait reçu sans aucun mérite, et malgré de nombreux démérites, la grâce du Dieu qui rend le bien pour le mal, nous en avons la certitude. Voyons comment il parle, un peu avant sa passion, en écrivant à Timothée. “Pour moi, dit-il, me voici à la veille d’être immolé, et l’heure de ma dissolution approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi” (2 Tim. 4, 6). Ces choses qui assurément lui sont des mérites, il les mentionne d’abord, pour en venir bientôt à la couronne qu’il espère obtenir en récompense de ses mérites, lui qui, malgré ses démérites, a obtenu la grâce. Aussi remarquez bien ce qu’il ajoute : “Il me reste la couronne de justice que le Seigneur juste doit me rendre en ce jour” (2 Tim. 4, 8). À qui ce juste juge rendrait-il la couronne, si le Père miséricordieux n’avait point donné sa grâce ? Et comment serait-ce une couronne de justice, si la grâce qui justifie le pécheur n’avait point précédé ? Comment pourrait-il y avoir des mérites à récompenser, si des grâces n’avaient pas été données auparavant ?

Considérant donc en l’Apôtre Paul ses mérites eux-mêmes, auxquels le juste juge rendra la couronne, voyons s’ils lui appartiennent comme étant de lui, c’est-à-dire, comme se les étant acquis de lui-même, ou bien s’il faut y reconnaître les dons de Dieu. “J’ai combattu le bon combat, dit-il, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi”. Remarquons d’abord que ces bonnes œuvres seraient nulles, si de bonnes pensées ne les avaient précédées. Il faut donc examiner ce qu’il dit des pensées ellesmêmes. Or voici comment il parle, en écrivant aux Corinthiens : “Non que nous soyons capables par nous-mêmes de produire, comme de nous, une seule pensée ; mais notre capacité vient de Dieu” (2 Cor. 3, 5). Après cela, entrons dans le détail. “J’ai combattu le bon combat” (2 Tim. 4, 7). Je demande par quelle force il a combattu. Est-ce par une force qu’il aurait eue de lui-même, ou par une force reçue d’en haut ? Mais loin de nous la pensée qu’un tel docteur ait ignoré la loi de Dieu, parlant ainsi dans le Deutéronome : “Ne dis pas dans ton cœur : c’est ma force et la puissance de mon bras qui m’a rendu capable de cette grande œuvre ; mais souviens-toi du Seigneur ton Dieu, parce que c’est lui qui te fortifie pour bien faire” (Deut. 8, 17). Mais que sert-il de bien combattre, si le combat n’est point suivi de la victoire ? Et qui rend victorieux, si ce n’est celui dont l’Apôtre dit lui-même : “Grâces à Dieu, qui nous donne la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ ?” (1 Cor. 15, 57) » (2).
Combien de fois avez-vous entendu dire que saint Paul (et même Paul tout court… puisqu’avec le modernisme envahissant, le “saint” n’est désormais plus guère utilisé) est le vrai fondateur du christianisme ? – Que ce fut lui qui inventa la religion catholique ? – Que l’Église catholique avec sa forme hiérarchique telle que nous la connaissons depuis deux mille ans lui est due, lui qui imposa sa volonté sur celle des autres apôtres qui l’auraient voulue au contraire plus spirituelle (l’Église de Pierre… contre celle de Jean) ? Sur internet abondent les écrits et les vidéos soutenant cette contre-vérité. Mais estce vraiment ainsi que les choses se passent ? Avec cet article, je voudrais répondre à ces objections (aujourd’hui nous les appelons fake-news) et voir, par la suite, en suivant les sources de la Sainte Écriture et les données de la Tradition catholique, ce que l’Église nous enseigne réellement concernant la personne de saint Paul.
On peut dire que comme saint Paul est en tout et pour tout associé et configuré au Christ, son maître dans la vie, ainsi l’est-il aussi, après sa mort, dans le domaine de la critique historique. Celui qui refuse Jésus-Christ ou met en doute l’existence historique du Seigneur (la fameuse distinction des modernistes entre le Christ de l’histoire et celui de la foi) fera la même chose avec Paul le disciple du Christ.
Giuseppe Ricciotti le fait remarquer avec son habituelle subtilité : « Qui est Paul ? Le jugement que l’historien donne sur lui équivaut au jugement qu’il portera sur les sources de sa biographie. Pour celui qui accepte les sources à la lumière des garanties qui nous ont été transmises par la plus authentique tradition, Paul est un héraut absolument original du Christ Jésus ; c’est un homme entouré de surnaturel, encadré par des miracles. Son adhésion initiale au Christ, au moment de la conversion, est le premier miracle ; sa pénétration progressive dans la connaissance du Christ se marque par toute une série de faits surnaturels parce qu’elle est le produit de révélations particulières que lui fait le Christ ; la prédication des doctrines que le Christ lui a révélées est accompagnée de miracles physiques et publics ; sa figure même, prise dans son ensemble, comparée aux autres figures du christianisme primitif (sauf, peutêtre, celle de Jean), donne l’impression d’un haut-relief admirablement exécuté à côté des bas-reliefs à peine ébauchés. Telle est, à n’en pas douter, l’impression qu’on éprouve à la première lecture des sources. C’est pourquoi, aussitôt la lecture terminée, on se demande spontanément : mais tout cela est-il possible ? Avant même de se demander si l’ensemble est une donnée de fait, on se demande si c’est une chose possible, question qui revêt un caractère plus philosophique qu’historique.
Cette question philosophique fait que les études sur Paul subissent le même sort que les études sur JésusChrist. Les critiques qui n’admettent pas l’existence transcendentale de Dieu et la possibilité du surnaturel répondent par la négative à cette question et, par conséquent, repoussent, sans autre réflexion, comme absurde la figure de Paul telle qu’elle se dégage des sources ; les autres, qui admettent ces choses, accordent que le Paul des sources est possible et, partant, s’adonnent à l’examen critique de ces sources, pour vérifier si elles constituent un garant de l’authenticité de cette figure. Chez les premiers critiques on trouve un “dogme laïque” qui n’admet pas de discussions ; chez les seconds, une possibilité philosophique dont la réalité attend d’être démontrée sur ce terrain historique. Malheureusement, le “dogme laïque” est purement négatif, en d’autres termes, il ne dit que ce qui n’est pas ; il reste donc à ses adhérents le devoir de procéder à la reconstruction positive, donc de dire ce qui est. Et, en premier lieu, Paul a-t-il vraiment existé ? S’il a existé, jusqu’à quel point sa physionomie traditionnelle est-elle fausse et à quel moment commence-telle à être vraie ? Quels sont, parmi les traits de celle-ci, ceux qui sont mythiques, ceux qui sont légendaires, ceux qui sont simplement tendancieux ? Par quels procédés cette figure traditionnelle s’est-elle formée ? Grâce à quel travail de décomposition pourra-t-on, en se fondant sur les sources, dépouiller, débrouiller cette figure, historiquement absurde et, de surnaturelle, la faire devenir rationnelle ? Telle est la tâche des “rationalistes”.
Pour accomplir cette tâche, on recourt à la méthode de l’“extraction”, que nous avons vue largement appliquée à la biographie de Jésus ; chaque critique extrait des sources les éléments qui, selon ses conceptions particulières, lui semblent plus appropriées, il les retouche, les remanie et reconstitue ainsi un Paul historique. Toutes les parties documentaires qui ne sont pas employées dans cette reconstruction doivent être abandonnées au mythe, à la légende, considérées comme tendancieuses, en somme rejetées dans le domaine de l’irréalité historique.

Les figures de Paul, dessinées de la sorte, varient d’un critique à l’autre, et même si on les réunit en séries, elles diffèrent d’une époque à l’autre, comme c’est le cas en peinture. De même qu’on peignait au XVIII e siècle tout autrement qu’au XVI e et, à cette époque, d’une manière toute différente de celle du XIV e , ainsi les figures de Paul tracées par l’école libérale sont la négation de celles qui l’avaient été précédemment par l’école de Tübingen ; et celles que dessinèrent plus tard les tenants de l’école eschatologique ou ceux de l’école des religions comparées ne ressemblent nullement aux précédentes. Au demeurant – il faut le reconnaître – les peintres de ces différents Paul reconstitués de la sorte ne prétendent nullement être d’une exactitude photographique, mais aspirent uniquement à un degré plus ou moins grand de vraisemblance ; ils présentent leurs figures comme de simples hypothèses.
C’est juste. Comme on le déduit de ce terme même, l’hypothèse suppose une thèse, sur laquelle elle s’appuie et à laquelle elle tente d’assurer un plus large espace. Or, pour ces critiques, la thèse indiscutable est l’absurdité du Paul surnaturel, figure qu’il faut entièrement répudier. Cette thèse une fois assurée, ces critiques ne se montrent pas aussi intransigeants en ce qui concerne les hypothèses. Loisy, l’un des plus insignes et des plus radicaux parmi ces critiques, commence le dernier chapitre, intitulé “Conclusions”, du dernier de ses livres – le plus tranchant – par ces mots : Ce n’est pas une poignée de certitudes que nous recueillerons, mais une gerbe d’hypothèses que nous tenterons de lier selon leur degré de probabilité ou de vraisemblance. Et, en effet, dans les chapitres précédents, il a mis Paul en morceaux (comme, du reste, les autres personnages du Nouveau Testament), en en disséminant les fragments le long des deux premiers siècles du christianisme. Mais, pour Loisy lui-même, tout ceci n’est qu’une gerbe d’hypothèses. De toutes façons, sa véritable thèse, à savoir son unique certitude, a déjà été exposée et établie dans le premier chapitre du même livre, intitulé “Le surnaturel biblique”. Tout concept surnaturel proprement dit y est nettement repoussé, sous prétexte qu’il s’agit d’un concept “magique”. Tout cela correspond parfaitement à ce que nous avons dit au sujet du “dogme laïque”, et à son influence décisive sur les recherches historiques » (3).
Qui est saint Paul et ce qu’il a fait selon la critique protestante, rationaliste et moderniste
Déjà au XIX e siècle, commença d’être élaborée l’idée (à moins qu’il ne soit préférable de dire la thèse…) selon laquelle de l’opposition entre le courant judéo-chrétien, représenté par Pierre, et le courant hellénistico-chrétien, représenté par Paul, serait née l’Église catholique plus ou moins telle que nous la connaissons (justement l’apôtre Paul aurait fusionné ces deux courants en faisant une synthèse). Cette théorie, inspirée de la philosophie hégelienne, née en Allemagne (le fondateur fut Ch. Bauer vers 1835, suivi ensuite par l’école de Tübingen puis par l’école hollandaise), prétendait qu’entre le Paul des Actes des Apôtres et celui de l’épistolier existaient des divergences qui apparaissaient inconciliables et ceci porta ces exégètes à refuser une dizaine de lettres de saint Paul en plaçant la rédaction des Actes au deuxième siècle. Bauer arriva même à rejeter l’ensemble des lettres pauliniennes comme s’il s’agissait d’une élaboration du christianisme de la fin du II e siècle ; lui qui avait déjà nié l’existence historique de Jésus n’eut pas de difficulté à faire la même chose avec Paul, en soutenant que s’il avait existé il n’aurait eu aucun des traits moraux que nous trouvons dans les Actes et dans ses épîtres. Selon l’école hollandaise (4), “le courant du paulinisme avait fait son apparition au II e siècle, sous forme d’une tentative visant à spiritualiser le christianisme primitif, sous l’influence du judaïsme platonisant d’Alexandrie ; les épîtres de Paul étaient un ramassis de fragments, impossibles pratiquement à trier pour les assigner à leurs auteurs respectifs. Le Paul de la Tradition représentait une absurdité psychologique, placé, comme on le faisait, à une si courte distance de Jésus. Qu’il eût existé ou non, la question était secondaire” (5). Paul reste, pour ces chercheurs une énigme insoluble si l’on veut le séparer de son cadre naturel. Son enseignement découle de l’Ancien Testament et en premier lieu de la révélation directe qu’il a eue du Christ lui-même. En outre, c’est le contact avec les autres Apôtres et sa profonde expérience mystique, ainsi que les nécessités contingentes des diverses communautés, qui aideront à expliquer certaines particularités ou l’importance différente attribuée aux éléments variés que nous trouvons dans ses écrits.
Un autre chercheur qui altère la figure de saint Paul est Alfred Loisy, un des représentants les plus célèbres du courant moderniste ; après avoir détruit la figure de Jésus, il détruit aussi à la suite celle de Paul : « Pour lui, Jésus ne fut qu’un visionnaire exalté qui attendait la fin du monde à très brève échéance. Rempli de cette attente, le visionnaire ne prêcha que quelques mois aux foules pour être bientôt arrêté et mis à mort à Jérusalem. Ce point établi, on se demande comment ce Jésus historique, humble paysan galiléen, mis à mort ignominieusement et publiquement, aux environs de l’an 30, peut apparaître déjà dans les épîtres de Paul comme le Christ glorieux, le Kyrios, l’Être supérieur à toute la création, le Fils de Dieu. Comme les épîtres ont pour date première approximative l’an 51, comment a pu se produire, au cours des vingt ans qui se sont écoulés entre 30 et 51, ce processus de sublimation sans limites, de divinisation même, qui aboutit à faire asseoir le Galiléen à la droite de Dieu ? Il est essentiel de remarquer, en outre, que ce processus eut lieu au milieu des Juifs et non pas des Grecs ou des Romains. Ces païens, en effet, divinisaient à tour de bras les simples mortels et un décret du Sénat romain suffisait pour faire entrer dans l’Olympe un empereur mort depuis peu. Mais, chez les Juifs, c’eût été le comble de l’absurdité que d’égaler un mortel, quel qu’il fût, au Dieu Yahweh, le Dieu éternel, invisible, ineffable, dont il n’était même pas permis de prononcer le nom. Moïse lui-même, le grand législateur des Juifs, n’avait jamais reçu de ceux-ci ni culte ni honneurs divins. Tel était le problème qu’il appartenait à Loisy de résoudre.

Ce problème fut résolu par lui en assignant à Paul la plus grande partie de responsabilité dans le processus de divination de Jésus. Tout d’abord, Paul n’avait pas connu personnellement Jésus ; il n’avait donc pas un sentiment bien vivant de sa vie terrestre et de sa réalité humaine. En outre, Paul était sans doute juif de race, mais il l’était fort peu d’esprit. Il était né, il avait été élevé à Tarse, dans un milieu hellénistique, dans une atmosphère de syncrétisme religieux ; il avait connu les religions des mystères : il avait entendu parler des dieux qui apportaient le “salut” et, inconsciemment, s’était infiltrée dans son esprit la vague idée d’une rédemption, idée qui resta chez lui plusieurs années à l’état d’incubation ; lorsqu’une occasion propice se présenta, cette idée prit corps et consistance et Paul identifia le principe de rédemption, non pas avec un Dionysos évanescent ou un Isis crépusculaire, mais avec Jésus de Nazareth, personnage précis dont lui parlaient de nombreux témoins. Ce Jésus était vraiment, non seulement le Messie des Juifs, mais encore celui qui avait opéré la rédemption et apporté le salut au genre humain tout entier par sa passion et par sa mort.
Or, cette solution du problème était très précise et très claire, seulement elle consistait, on le voyait aisément, en une série d’affirmations gratuites, dénuées de toute preuve. Bien pis, ces affirmations étaient démenties en plein si l’on se donnait la peine de les confronter avec les sources, puisque aussi bien les Actes que les épîtres pauliniennes présentaient un Paul non seulement différent, mais radicalement opposé au Paul présenté dans cette solution. Le Paul des sources était un Paul juif cent pour cent, pharisien, formé dans les écoles les plus orthodoxes de Jérusalem, zélateur ardent des traditions nationales, hostile à tout compromis avec les idéologies étrangères, ennemi implacable de l’idolâtrie sous toutes ses formes. C’était, en somme, un homme qui aurait fait n’importe quoi, excepté préparer un pont pour faire communiquer Yahweh, le Dieu des Juifs et les dieux des religions de mystère, même s’il s’était agi de lui donner pour pylône de soutien le Messie juif. Comment donc Paul avait-il pu fabriquer ce pont ? » (6).
Cette thèse de Paul comme vrai fondateur du christianisme est en réalité très ancienne, et a pour objectif précis de persuader que le christianisme est une religion née “en théorie” d’origine purement humaine (si le fondateur est un simple homme comme Paul de Tarse…), complètement étrangère à la prédication de Jésus. Il aurait été seulement un homme et non le fils de Dieu, et il n’aurait jamais pensé se faire adorer comme Dieu et être le Messie. En réalité, déjà aux temps de saint Paul, ses ennemis (dont il parle souvent et dont l’apôtre doit se défendre dans ses lettres), ceux qui étaient appelés “judaïsants”, avaient cette idée du christianisme : ils voulaient en effet le faire devenir une secte judaïque et obliger les chrétiens convertis du paganisme à la pratique de la loi mosaïque, surtout pour la circoncision, et ils s’opposaient à saint Paul qui enseignait pourtant le contraire, c’est-àdire que les œuvres de la loi étaient mortes et que l’on ne se sauvait pas par elles (cf. Éph. 2, 8-9), que le Christ était l’unique Sauveur et qu’“il n’y a plus ni de juif, ni de grec ; plus d’esclave, ni d’homme libre ; plus d’homme, ni de femme. Car vous tous, en effet, vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus” (Gal. 3, 28). En définitive, pour eux Jésus n’était qu’un des nombreux “rabbins” juifs qui certes avait prêché une doctrine supérieure aux autres, mais n’était ni Dieu ni le Messie et Paul était par conséquent coupable, à leurs yeux, de lui avoir attribué ces prérogatives voulant ainsi détacher les fidèles de l’antique synagogue.
De nos jours aussi, cette idée est peut-être la conviction la plus répandue parmi les modernistes et parmi les sceptiques passionnés de christianisme et est reprise constamment. Par exemple, en 2023 Corrado Augias, célèbre journaliste, auteur et animateur de télévision a publié un livre in ti tulé : Paolo. L’uomo che inventò il Cristianesimo (Rai Libri) qui présente ainsi l’apôtre : “Personnage crucial et mystérieux en même temps, homme d’une intelligence, d’une force et d’une volonté hors du commun, Saul de Tarse, plus connu comme Paul, fut celui qui recueillit l’unique magistère de Jésus de Nazareth et le canonisa, forgeant le christianisme tel que nous le connaissons de nos jours. Fin médiateur d’un côté, mais décideur politique de l’autre, Paul sut transposer une expérience spirituelle en une institution historique parvenue plus ou moins inchangée jusqu’à nos jours, s’élevant ainsi à la figure fondamentale de tout le monde chrétien”.
À une époque moins récente également, Eugenio Scalfari (7), fondateur et directeur de “la Repubblica”, athée, laïciste qui se délectait à écrire sur la religion et – en passant – grand ami de Bergoglio … écrivait à propos de saint Paul qu’il « se désigna lui-même comme apôtre et fut celui qui dicta les lois à tous les auEugenio Scalfari, fondateur de “la Repubblica”, athée laïciste et ami de Bergoglio tres, à commencer par Pierre, auquel, d’après les Évangiles, le Christ avait confié l’Église. Cette désignation fut respectée par tous, même si la première polémique de Paul advint justement avec Pierre qui dirigeait la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem », lequel concevait la « communauté chrétienne de Jérusalem comme une des différentes “lectures” de l’hébraïsme. Le christianisme était vu par Pierre comme une des différentes sectes, entée comme les autres sur le tronc robuste de la tradition mosaïque et du récit biblique sur Abraham et sur sa descendance. Jusqu’à ce que Paul arrive. Sa polémique avec Pierre fut justement sur ce point : pour Paul, le christianisme était une religion complètement différente de l’hébraïsme et devait être prêchée et répandue chez les “Gentils”, c’est-à-dire les païens, à Rome, en Égypte, en Grèce, dans les cités grecques de la côte anatolienne. Pierre accepta, sortit de l’hébraïsme et de Jérusalem, fonda lui aussi comme Paul des communautés au MoyenOrient et sur la côte africaine ; il arriva à Rome comme Paul et là, comme Paul mais dans des années différentes, il fut exécuté. Dès lors, Paul a été considéré comme le véritable fondateur du christianisme. Et il le fut » (8).

La conclusion de Ricciotti en défense de la doctrine traditionnelle sur saint Paul est juste et peut être partagée : « Au reste, ce sort de Paul est juste, moralement parlant. Le Christ, son Maître, avait dit : Le disciple n’est pas plus grand que le Maître. Or, chaque jour, les critiques modernes le condamnent à une nouvelle crucifixion, puisqu’ils en arrivent à nier carrément jusqu’à son existence historique, ou n’en laissent subsister tout au plus que l’ombre. C’est pourquoi Paul ne pouvait prétendre être traité mieux que son Maître par les critiques. Il est donc normal que ceux-ci aient porté contre lui-même une nouvelle sentence de décapitation, prolongement de celle d’autrefois. Je meurs chaque jour, avait affirmé Paul de son vivant (1 Cor. 15, 31), et il peut le répéter aujourd’hui encore en voyant comment son héritage moral est traité au nom de la Science.
[…]
La suite dans Sodalitium n° 74
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