La « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin
La « quatrième voie » de saint Thomas qui éveille la soif de Dieu chez les hommes
Professeur Plinio Corrêa de Oliveira
Dans le dernier article , j’ai montré combien il est important d’éveiller dans l’âme le « rugissement » de l’absolu. Plus encore, c’est un devoir primordial de chercher à préserver et à intensifier ce « rugissement ».

“Rugissement” est un mot énergique. Mais si, comme nous l’avons déjà dit, de même que l’assoiffé aspire à l’eau, de même le contingent aspire naturellement à l’absolu, cette insistance semble donc appropriée. On peut même dire que ce qu’il y a de plus noble dans l’homme, c’est le “rugissement” des absolus.
L’une des grandes erreurs de la modernité est de créer l’illusion que les biens matériels sont la fin ultime de la vie. Un antidote à ce défaut serait de développer les symboles de l’absolu en vue de faire une nouvelle civilisation, splendide, magnifique et entièrement chrétienne.
C’est vers ce but que doivent se diriger toutes les pensées de notre esprit, tous les désirs de notre cœur et tous les efforts de notre être.
Eveiller la soif de Dieu chez l’homme contemporain
A notre époque, cette question se pose : face aux problèmes insolubles d’aujourd’hui et à l’inefficacité de toutes les solutions proposées, y aurait-il une solution dans une sphère plus vaste et plus profonde ?

Étant donné l’impossibilité de trouver des solutions, il convient de proposer d’éveiller la soif de Dieu par l’une des voies les plus aptes à attirer l’homme contemporain : la « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin (1), qui se distingue parmi les cinq preuves fondamentales qu’il a développées pour l’existence de Dieu – dont il prétend d’ailleurs qu’elles sont les seules.
La « quatrième voie » de saint Thomas a à son tour un lien avec la théorie de la « participation », qui est mise en évidence par d’excellents auteurs à partir de la métaphysique du Docteur angélique. La recherche de l’absolu – dont nous avons parlé dans des articles précédents – est étroitement liée à ces deux thèmes.
La « quatrième voie » : aspirer à quelque chose de bien supérieur à la nature
Comment peut-on faire une contemplation sacrée de l’univers en suivant la méthode de la « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin (2) ?
Aussi belle que soit la nature – et elle l’est extraordinairement – elle ne satisfait ni le désir de beauté ni le désir de bien-être de l’homme. Il y a dans l’homme, exilé du Paradis terrestre, quelque chose qui est toujours en quête de beauté, de commodités, de plaisirs supérieurs. Il aspire à quelque chose de plus merveilleux, de bien supérieur à sa propre nature. Le Paradis terrestre aurait été en quelque sorte ce qu’il recherche.

Les contes des Mille et Une Nuits et les contes de fées sont des artifices littéraires pour que l’homme sente quelque chose de la magnificence de cette nature pour laquelle il a été créé et qu’il ne trouve pas sur cette Terre. Lorsque l’homme regarde les étoiles, il a naturellement le désir de voler, la volonté d’atteindre ces altitudes.
Dans la liturgie, on trouve des phrases comme celle-ci : « J’habite les cieux les plus hauts, mon trône est sur une colonne de nuages . » (3) C’est une phrase inspirée, qui correspond au désir de la créature humaine d’installer un trône au sommet des nuages et de contempler la Terre au-dessous de lui. Cette aspiration nous élève à la « quatrième voie ». Discerner le spirituel dans les choses concrètes.
Le corps est en quelque sorte le symbole de l’âme, et les propriétés de l’âme rayonnent en lui. Lorsqu’une personne possède certains attributs à un très haut degré, il est possible de voir son âme dans son corps physique, c’est-à-dire une réalité qui est au-dessus de la réalité physique.
C’est le premier pas dans l’application de la « quatrième voie » : percevoir quelque chose dans une chose physique, non sensible, mais spirituelle. Ce n’est pas une chose physique, donc les yeux ne la voient pas, ni les sens la sentent, mais elle apparaît néanmoins dans les choses physiques.
L’exemple le plus parfait – adorable dans tous les sens du terme – est le Visage de Notre Seigneur Jésus-Christ sur le Suaire de Turin. On y perçoit l’âme, la sainteté de Notre Seigneur Jésus-Christ, symbolisée dans Son Visage. Quelque chose de Son âme même – donc une réalité spirituelle – y est symbolisée.
Qu’est-ce que la participation ?
Décrire la « quatrième voie » de saint Thomas est une invitation à parler de participatio (participation). C’est la propriété qu’a une chose de recevoir les propriétés d’une autre ; pour cette raison, l’une devient d’une certaine manière une partie de la nature de l’autre.
Infiniment au-dessous de Dieu se trouvent les Anges. L’ange en soi n’est pas la pureté, mais il y a un Ange spécial de la Pureté, qui est la norme de pureté pour toute la Création. Cet Ange a une très grande participation à la pureté de Dieu. Cet Ange est une sorte de fontaine de pureté qui participe, à des degrés divers, à tout ce qui est pur. Tout ce qui est pur participe à la pureté des Anges.

Il en est de même pour toutes les perfections.
L’Écriture Sainte décrit un type de participation existant entre David et Jonathan, qui devinrent comme deux frères unis par l’amitié et une profonde compréhension mutuelle, de telle manière que chacun s’aimait comme lui-même ( sicut animam suam, ita diligebat eum – 1 S 20, 17).
Il faut remarquer que dans une telle participation, il y a encore l’altérité, le sentiment d’être séparé de l’autre. La participation est une sorte de pont entre deux altérités. Il y a cependant quelque chose d’ontologique quand il y a une participation. Ce n’est pas une ressemblance parfaite.
Il faut voir dans la participation quelque chose de plus qu’une similitude, mais quelque chose qui ne porte pas atteinte à l’altérité des deux êtres. L’incommunicabilité est le véritable point d’appui de la participation : c’est-à-dire que la participation représente la communication la plus élevée entre deux êtres, mais elle a une limite : l’altérité entre les deux est conservée.
La participation a deux visages, car c’est une communication, mais elle n’a de sens qu’à partir et en fonction de l’individualité. La participation et la communication constituent entre elles une sorte de binôme harmonique.
Tout ce qui existe possède certains attributs qui participent aux attributs d’un autre être qui les possède à un degré plus élevé. Ce ne sont pas seulement les êtres humains qui ont des attributs, mais aussi les êtres irrationnels et même les êtres inanimés.
Par conséquent, chaque fois qu’un attribut existe chez un certain être, cet attribut participe à un attribut d’un autre être supérieur.

Prenons par exemple la couleur rouge. Il y a toute la gamme des rouges, mais il doit y avoir, quelque part dans la Création, un rouge parfait et idéal, le rouge absolu, archétypique, qui est la perfection du rouge, et auquel participent tous les autres rouges. Ce rouge est le monarque des rouges.
Ce qui soutient ce rouge dans sa couleur, c’est le fait que, dans l’ordre créé par Dieu, il existe un rouge plus grand, un rouge auquel participent tous les autres. S’il n’existait pas, l’existence de rouges plus petits deviendrait problématique.
On peut en dire autant des qualités humaines. Au cours de l’histoire, l’humanité a engendré des types humains parfaits, surtout avec l’aide de l’Église, qui arrête les effets du péché originel et conduit à la plus haute sainteté les hommes qui correspondent à la grâce.
Les perfections moindres, qui naissent de l’inspiration d’une plus grande, sont soutenues par cette dernière. Ainsi, toute la Création doit être vue comme une série de types décalés les uns par rapport aux autres et dont le sommet est un archétype. Cet archétype, à son tour, trouve sa plus haute réalisation dans un Ange. Les Anges sont des archétypes purement spirituels des qualités qui existent dans la Création. (4)
Certains Anges, à leur tour, sont des archétypes d’autres Anges et, de cette manière, on atteint Dieu, qui est le fondement de toute cette hiérarchie d’analogies et de participations parce qu’Il est parfait, suprême et incréé. Il n’est pas correct de dire que Dieu « a » des qualités : Il est les qualités qu’il a. Et toutes les qualités qui existent sur Terre sont des participations de Ses qualités.

1) Fondamentalement, la « quatrième voie » est la manière de connaître Dieu en contemplant son reflet dans l’ensemble de la Création, en considérant que chaque créature reflète Dieu à un certain degré et participe d’une perfection supérieure qui existe dans son supérieur. Ces degrés de reflet de Dieu augmentent à mesure que les créatures sont placées plus haut dans la hiérarchie de la Création.
La « quatrième voie » est exposée par saint Thomas dans plusieurs de ses œuvres, notamment la Somme théologique, la Somme contre les gentils, le Compendio de Teologia, Quaestionis Disputatae De Potentia, l’étude sur le Prologue de l’Évangile de saint Jean et Symbolorum Apostolorum Expositio .
2) “Laissons de côté les démonstrations plus subtiles et montrons par un simple exemple que toutes choses sont créées et faites par Dieu.
“Il est évident que si une personne, en entrant dans une maison, sent une chaleur à la porte, et en allant plus loin à l’intérieur sent une chaleur plus grande, et plus à mesure qu’elle avance, elle croira qu’il y a quelque part à l’intérieur un feu, même si elle ne voit pas le feu lui-même qui a causé la chaleur qu’elle a ressentie.
“Il en est de même lorsque nous considérons les choses de ce monde. Car on trouve toutes choses disposées à différents degrés de beauté et de noblesse, et plus les choses se rapprochent de Dieu, plus elles sont belles et nobles. …
“Il faut donc voir que toutes ces choses procèdent d’un seul Dieu qui donne son être et sa noblesse à chacune de ces choses créées ( Symbolum Apostolorum Expositio , art. 1)
3) Petit Office de l’Immaculée Conception, Tierce
4) « Un type est le modèle idéal qui réunit en lui-même les caractères essentiels d’un certain genre d’objet dans son plus haut degré de perfection. Un archétype est le type suprême, dont les objets que nous connaissons ne sont que des copies : prototype, patron, original, modèle, paradigme » (Paul Foulquié, Dictionnaire de la Langue Philosophique , PUF , Paris, 1962).
Source : The ‘Fourth Way’ of St. Thomas that Wakens the Thirst for God in Men
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