Anatomie de la beauté

« Aujourd’hui, nombre d’historiens d’art, surtout spécialistes d’Art dit contemporain, l’AC1, récusent la notion même de beauté : c’est une notion périmée dont on se moque, un projet dangereux dont on se défie. Le beau découlerait d’un système oppressif dominant, patriarcal, où le religieux jouait un grand rôle ; cet âge obscur étant révolu, haro sur le beau ! »

Jardins de Versailles

Les Éditions Boleine publient un premier essai autour de la beauté Anatomie de la beauté de Christine Sourgins qui sortira en librairie le 7 octobre 2025. Historienne de l’art ayant œuvré dans plusieurs musées, dont le Louvre, exerçant des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif, Christine Sourgins collabore à diverses revues.

Mais qu’est-ce que la beauté ? Ne sommes-nous pas, collectivement et depuis longtemps, installés dans l’indifférence à la beauté et, pour certains, dans son déni ? Si, aujourd’hui, nombre d’historiens d’art, surtout les spécialistes d’Art dit contemporain, récusent la notion même de beauté, l’histoire nous en a suffisamment appris pour pouvoir la reconnaître. Or notre société technicienne, bien qu’elle se flatte d’être relativiste et sceptique, exige soudain du beau une stricte définition ! Si l’on peine à le définir (mais pas à le discerner), c’est que le beau est moins marchandise ou abstraction qu’il n’est vivant. Rebelles aux désirs de mainmise, beau ou beauté se jouent du « genre » : cette Anatomie de la beauté explore donc ses liens organiques avec l’universel, la subjectivité, le vrai, le bien, l’éphémère, le durable, etc. Alors, se dégagent six constantes de beauté, ses conditions de possibilité, de vie.

Quelques mots de l’auteur

Qu’entend-on par beauté ?

Tout dépend qui parle et quand : « Le beau est la splendeur du vrai », cette formule attribuée à tort à Platon fut re- nouvelée par Schiller « le beau est le resplendissement de l’infini dans le fini, de l’absolu dans le relatif ». Pour Adolf Zeising « le beau est l’harmonie qui relie l’unité à la diversité », ce qui n’est pas faux mais très insuffisant etc. Or depuis une cinquantaine d’années, rien ne va plus : pour beaucoup « le beau c’est de la déco », au pire une vieillerie surannée et oppressive. Une approche des plus concises, et des plus justes, note que la beauté est une expérience perceptive (qui passe par nos sens corporels) et existentielle.

Le beau est-il nécessaire ?

Pour certains, l’univers n’avait pas besoin d’être beau, un monde supposé vrai et bon leur paraît suffisamment viable. Sauf que le vrai a souvent besoin du beau pour être crédible. Mieux, la beauté artistique est l’attracteur d’une vérité autre que celle des mots et de la pensée : « ma tâche, a dit un poète, est de montrer un arbre avant que notre intellect nous dise que c’est un arbre ». Le bien est magnifié par la beauté qui le rend mémorable. Aussi, à la liste de Jankélévitch, il faut ajouter la beauté : « on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien ».

Comment être sensible à la beauté ?

Faut-il des aptitudes particulières à cela ? La beauté ne nécessite nulle capacité hors norme, elle n’est pas de l’ordre de l’exploit contrairement au sublime, avec qui on la confond souvent. Loin de s’exténuer à l’impossible, ce qui tente le sublime, la beauté (artistique) vise à faire tout son possible pour atteindre une forme de plénitude. Les seules capacités requises sont curiosité et attention : prendre le temps d’observer, d’examiner et savoir intégrer en soi ce que l’on découvre grâce à la mémoire. C’est un exercice de liberté, de désir, qui peut devenir une quête…

Extrait

Le beau survient en nous, aussi facétieux qu’un rayon filtrant des nuages. À ceux dont l’oeil est vif, l’ouïe fine, l’attention aiguisée, c’est une évidence immédiate : on prend un coup de beauté comme un coup de soleil. Pour les fatigués, les préoccupés ailleurs, un temps d’acclimatation est nécessaire ; le beau sait unir pédagogie et séduction : se ducere, signifie « mener à soi », adapter son allure à la nôtre. Mais lorsqu’enfin ou soudain, graduellement ou brusquement, il irradie dans toute sa splendeur, c’est indubitable, incontestable : il fait beau comme il fait jour ! La beauté resplendit non seulement sur nous, mais alentours, bien qu’elle ne fuse que d’un morceau de musique, d’une strophe, d’un tableau et son petit pan de mur jaune : il lui suffit d’être, beauté, pour que tout s’unifie et jubile dans son halo. Ainsi, dit-on, le silence qui suit la musique de Mozart est encore du Mozart.

Comment avons-nous pu vivre en ignorant cette merveille ? Il nous faut confirmer que ce n’est point du rêve : nous rede- venons l’enfant trouvant un coquillage et convoquant le cercle familial pour certifier son trésor. A-t-on jamais vu chose pareille ? Dans l’évidence du beau brille une nouveauté singu- lière qui fait de nous son prophète : le recevoir passivement nous comble déjà mais agrandir l’orbe de ses témoins est sur- croît de bonheur. Contribuer à la gloire du beau console de recevoir tant avec si peu à donner en retour : juste notre admiration qui, se proclamant, le propage. C’est ainsi que le beau est promesse d’universalité, mieux : il nous gratifie de l’assurance têtue des prosélytes. Et c’est là que les ennuis commencent ! Le collègue de travail à qui vous aviez chaudement recommandé tel film extatique :

Mais qu’est-ce qu’il était rasoir ton film !

Singulier paradoxe où l’on touche du doigt l’irrépressible désir d’universalité suivie de sa déconfiture récurrente, non pas systématiquement mais suffisamment régulièrement pour qu’il nous en cuise. Le beau, prémisse de concorde, devient fâcheux : le collègue, qui a perdu temps et argent, vous regarde d’un oeil mauvais. Vous découvrez alors que le beau engage, compromet : dis-moi qui tu admires et je te dirai qui tu es. (…) On peut dire de la beauté ce que Giono disait de la joie panique, « il est impossible de la garder pour soi-même ; celui qui l’a, s’il ne la partage, ne fait que la toucher et la perdre ». Sans partage, on perd la beauté ; si on s’y risque, on la perd aussi, enfin souvent. Une fieffée allumeuse, cette beauté ? À une époque où l’on veut tout, tout de suite, « satisfait ou remboursé », comment voulez-vous que nos contemporains s’inscrivent à cette école de frustration qu’est le jugement du beau ? Mais la beauté est-elle capricieuse ou seulement exigeante ? Voilà qui ne la rendra guère avenante à notre civilisation presse-bouton : demander l’effort de la comprendre ? Être prêt à rendre compte de ce beau qui nous touche, quoi qu’il en coûte ? L’affaire est complexe : il serait présomptueux de chercher à expliquer, à déplier le beau bien à plat comme un vulgaire problème. Via notre sensibilité, nous sommes partie prenante de la beauté, cette dernière n’est donc plus un problème mais déjà une énigme. Elle incite à cet acte charitable, difficile et risqué : l’éclairer pour que les yeux rétifs l’entraperçoivent ; chercher des points de vue accessibles aux récalcitrants. Ce faisant, nous dépassons le premier émoi du beau, cette exaltation de surface ; en tentant de le dire, rappeler, célébrer, nous l’approfondissons. En l’approfondissant, la beauté gagne en densité, en intensité : la beauté est inépuisable mystère. Or un mystère n’est pas obligatoirement un fait incompréhensible, mais, bien au contraire, ce dont on n’épuise pas la compréhension et qui vit de son approfondissement.

(Revue de presse)
Pour en savoir plus et commander le livre : les éditions Boleine

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