DE L’AMOUR DES ENNEMIS
« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient; afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? »N. S. J. C 1

Tout catholique sait parfaitement qu’il doit aimer ses ennemis. Cependant, deux questions importantes se posent : comment devons-nous aimer nos ennemis ? Quel est le sens profond de ce précepte ? Pour répondre à ces interrogations légitimes, nous nous contenterons simplement de rappeler qu’il faut bien faire la distinction entre, d’un côté, nos ennemis personnels, et de l’autre, les ennemis de Dieu.
Saint Cyprien de Carthage écrivait : « Lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ, dans Son Évangile, déclare queceux qui ne sont pas avec Lui sont Ses ennemis [Cf. Matthieu 12 ; 30], Il ne désigne pas une hérésie en particulier, mais Il dénonce comme Ses adversaires tous ceux qui ne sont pas entièrement avec Luiet qui, ne recueillant pas avec Lui, mettent la dispersion dans Son troupeau.» 2
Ce à quoi Saint Thomas d’Aquin ajoutait : « Les bons tolèrent les méchants en ce sens qu’ils supportent patiemment les offenses qui les atteignent personnellement, autant qu’il le faut ; mais cela ne signifie pas qu’ils doivent agir de même pour celles qui sont faites à Dieu ou au prochain. “La patience à supporter les offenses qui s’adressent à nous, dit Saint Jean Chrysostome, c’est de la vertu ; mais rester insensible à celles qui s’adressent à Dieu, c’est le comble de l’impiété.”» 3
Concernant le pardon des offenses, le Catéchisme Romain précise en outre : « Si nous voulons que Dieu nous pardonne, il est de toute nécessité que nous pardonnions à ceux de qui nous avons reçu quelque offense. Dieu exige de nous d’une part l’oubli des injures, et de l’autre des sentiments de charité mutuelle, et ces deux choses, Il les exige à tel point qu’Ilrepousse et méprise les sacrifices et les offrandes de ceux qui ne veulent pas se réconcilier ensemble. C’est aussi une loi de la nature que nous soyons envers les autres tels que nous désirons qu’ils soient pour nous. Et celui-là serait un parfait impudent, qui demanderait à Dieu de lui remettre la peine de son péché, pendant qu’il conserverait, dans son cœur des sentiments d’inimitié pour son prochain. Ainsi donc, nous devons être toujours disposés et prêts à pardonner les injures que nous avons reçues. La Prière que nous récitons nous en fait un devoir, et Dieu Lui-même nous l’ordonne dans Saint Luc : “Si votre frère a péché contre vous, reprenez-le, et s’il se repent, pardonnez-lui ; et s’il pèche contre vous sept fois le jour, et que sept fois le jour il se retourne vers vous en disant : Je me repens, pardonnez-lui.” [Cf. Luc 17 ; 3-4]. Saint Matthieu nous dit de même : “Aimez vos ennemis” [Cf. Matthieu 5 ; 44] ; et Saint Paul, après Salomon, veut que nous donnions à manger à notre ennemi s’il a faim, et à boire s’il a soif [Cf. Romains 12 ; 20 & Proverbes 25 ; 20]. Enfin, Notre-Seigneur, dans Saint Marc, nous dit : “Quand vous serez au moment de prier, si quelqu’un vous a offensé, pardonnez-lui, afin que votre Père qui est dans les cieux, vous pardonne aussi vos péchés.” [Cf. Marc 11 ; 25]. » 4
Le Catéchisme de Saint Pie X résumait cette doctrine en ces termes : « Pourquoi devons-nous aimer le prochain ? Nous devons aimer le prochain pour l’amour de Dieu qui nous le commande, et parce que tout homme est créé à l’image de Dieu, comme nous, et est notre frère. Sommes-nous obligés d’aimer aussi nos ennemis ? Nous sommes obligés d’aimer aussi nos ennemis en pardonnant les offenses parce qu’ils sont eux aussi notre prochain, et que Jésus-Christ nous la commandé expressément. » 5
Néanmoins, l’amour que nous devons à nos ennemis ne nous oblige pas à vivre en communion avec eux.
Saint Alphonse de Liguori écrivait par exemple : « C’est bien à tort, toutefois, que Rousseau se plaint du dogme de l’intolérance que professent les catholiques, dogme qui, d’après lui, “est horrible et rend les catholiques ennemis du genre humain.” (Emile, 1. 4. Note). On sait que cette intolérance a été pratiquée dès les premiers siècles de l’Église, durant lesquels les fidèles ont constamment repoussé la communion des infidèles et des hérétiques. » 6
Aussi, Grégoire XVI enseignait que : « L’association familière avec des hérétiques doit être évitée.» 7
Et Léon XIII déclarait également : « Il faut éviter toute familiarité, non seulement avec ces libertins impies qui promeuvent ouvertement le caractère de la secte,mais aussi avec ceux qui se cachent sous le masque de la tolérance universelle, du respect de toutes les religions et du désir de concilier les Maximes de l’Évangile avec celles de la Révolution. Ces hommes cherchent à réconcilier le Christ et Bélial, l’Église de Dieu et l’État sans Dieu. » 8
Cette doctrine trouve son origine dans l’enseignement l’Apôtre saint Jean…
2ème épître de saint Jean, Chapitre 1, versets 9 à 11 : « Quiconque se retire et ne demeure point dans la doctrine du Christ ne possède point Dieu ; quiconque demeure dans sa doctrine, celui-là possède le Père et le Fils. Si quelqu’un vient à vous et n’apporte point cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison, ne lui dites pas même salut. Car celui qui lui dit salut communique à ses œuvres mauvaises. » 9
L’Église a d’ailleurs interprété ce passage du Nouveau Testament de manière assez sévère en nous rappelant qu’il ne fallait absolument pas fréquenter ceux qui rejettent la doctrine du Christ…
Laissons la parole à Pie IX : « C’est pourquoi, par l’autorité de Dieu tout-puissant, nous excommunions et déclarons anathème Joseph-Hubert [Reinkens] lui-même et tous ceux qui ont tenté de le choisir et qui ont contribué à sa consécration sacrilège. Nous excommunions en outre tous ceux qui se sont ralliés à eux et qui, appartenant à leur parti, leur ont apporté aide, faveur, assistance ou consentement. Nous déclarons, proclamons et ordonnons qu’ils soient exclus de la communion de l’Église. Ils doivent être considérés comme faisant partie de ceux avec lesquelstous les fidèles chrétiens ont l’interdiction, selon l’Apôtre, de s’associer et d’avoir des relations sociales, à tel point que, comme il l’affirme clairement, ils ne doivent même pas être salués (2 Jean 1 ; 10). » 10
Lisons maintenant l’enseignement de Pie XI : « Personne sans doute n’ignore que saint Jean lui-même, l’Apôtre de la charité, que l’on a vu dans son Évangile, dévoiler les secrets du Coeur Sacré de Jésus et qui ne cessait d’inculquer dans l’esprit de ses fidèles le précepte nouveau : “Aimez-vous les uns les autres”, interdisait de façon absolue tout rapport avec ceux qui ne professaient pas la doctrine du Christ, entière et pure : “Si quelqu’un vient à vous et n’apporte pas cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne le saluez même pas” (2 Jean 1 ; 10). » 11
On notera également que l’Abbé Fillion avait commenté les paroles de cet Apôtre (Cf. 2 Jean 1 ; 10) de la manière suivante : « [C’est un] ordre de rompre toute relation avec les faux docteurs. […] Le sens [de ce passage] est donc : Lorsqu’on vient vous prêcher l’erreur, voilà ce que vous devez faire. […] N’accordez pas même à ce prédicateur de mensonge une légère marque de sympathie. Les deux injonctions sont sévères, mais elles s’expliquent par le danger qu’il y aurait à entrer en relations familières avec des hommes audacieux, habiles à masquer leur jeu (Cf. Matthieu 7 ; 15). […] Avoir des rapports intimes avec des hommes pervers, ce serait favoriser leurs entreprises criminelles et y participer d’une certaine manière. » 12
Ainsi, on peut remarquer qu’il n’y a pas de contradiction entre, d’un côté, l’enseignement du Christ, et de l’autre, celui de saint Jean. La raison étant que Notre Seigneur et son Apôtre parlaient ici de deux choses différentes. En effet, lorsque Jésus disait : « Et si vous saluez vos frères seulement, que faites-vous de surcroît ? Les païens ne le font-ils pas aussi ? » (Matthieu 5 ; 47), Il nous donnait une règle de conduite à suivre à l’égard de nos ennemis personnels. Alors que, lorsque saint Jean écrivait : « Si quelqu’un vient à vous et n’apporte point cette doctrine, ne le recevait pas dans votre maison, [et] ne lui dites même pas salut » (2 Jean 1 ; 10), Il nous donnait une règle de conduite à suivre à l’égard des ennemis de Dieu.
Ceci dit, il est important de souligner que l’Apôtre des gentils professait la même doctrine que l’Apôtre saint Jean…
Épitre de saint Paul à Tite, Chapitre 3, verset 10 à 11 : « Évite un homme hérétique, après une première et une seconde admonition, sachant qu’un tel homme est perverti, et qu’il pèche, puisqu’il est condamné par son propre jugement. » 13
D’ailleurs, l’Apôtre Paul exhortait même ses fidèles à éviter de fréquenter certaines personnes aux mœurs dissolues…
1ère épitre de saint Paul aux Corinthiens, Chapitre 5, verset 9 à 12 : « Je vous ai écrit dans la lettre : N’ayez point de commerce avec des fornicateurs ; ce qui ne s’entend pas des fornicateurs de ce monde, non plus que des avares, des rapaces, des idolâtres ; autrement vous devriez sortir de ce monde.Mais je vous ai écrit de ne point avoir de commerce avec celui qui, portant le nom de frère, est fornicateur, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou rapace, et même de ne pas manger avec un tel homme.En effet, m’appartient-il de juger ceux qui sont dehors ? Et ceux qui sont dedans, n’est-ce pas vous qui les jugez ? Car ceux qui sont dehors, Dieu les jugera. Otez le méchant d’au milieu de vous. » 14
C’est pourquoi – dans le cadre de son magistère ordinaire – le pape Pie XI enseignait ceci : « Il est nécessaire, d’autre part, de diriger et de surveiller l’éducation de l’adolescent, car “son âme, pour se plier au vice, est molle comme la cire” [Cf. Horace, Art poét., V, 163]. En quelque milieu qu’il se trouve, que l’on écarte de lui les occasions dangereuses et qu’on lui procure opportunément celles du bien, dans ses divertissements comme dans ses fréquentations, car“les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs” [Cf. 1 Corinthiens 15 ; 33]. » 15
En conclusion, il est non seulement possible, mais aussi recommandé, de faire preuve de charité envers les non-catholiques, sans forcément être amené à entretenir une relation d’amitié profonde avec eux. On peut par exemple montrer une certaine libéralité à leur égard en donnant une partie de nos biens à ceux d’entre eux qui sont dans le besoin (comme l’Apôtre des gentils nous exhortait à le faire) …
Épitre de saint Paul aux Romains, Chapitre 12, verset 19-21 : « Ne vous vengez point vous-mêmes, mes bien aimés, mais laissez agir la colère, car il est écrit : “À moi la vengeance ; c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur” [Cf. Deutéronome 32 ; 35]. Mais si ton ennemi à faim, donne lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire. Car, en agissant ainsi, tu amasseras des charbons de feu sur sa tête [Cf. Proverbes 25 ; 21-22]. Ne te laisse point vaincre par le mal ; mais travaille à vaincre le mal par le bien. » 16
Pierre Joly
1 Évangile selon saint Matthieu, Chapitre 5, versets 43 à 46
2 Epist., LXIX, ad Magnum, n°2 (cité dans l’encyclique Satis Cognitum de Léon XIII).
3 Somme théologique, IIa IIae, Question 108, Article 1.
4 Catéchisme du concile de Trente, Partie IV, Chapitre XLIV, § IV.
5 Catéchisme de la doctrine chrétienne publié par ordre de S.S le pape Pie X (1912), Partie II, Chapitre III, p. 62-63
6 Œuvres complètes de S. Alphonse de Liguori, Tome II. éd. H. Casterman (1867). Vérité de la Foi, de la vraie Église contre les sectaires, évidence de la foi catholique. Partie III, Chapitre XI, p. 344
7 Encyclique Summo Iugiter Studio (27 mai 1832).
8 Encyclique Custodi di quella fede (8 décembre 1892).
9 La Sainte Bible selon la Vulgate, traduite par l’Abbé Jean-Baptiste Glaire, p. 2924-2925
10 Encyclique Etsi Multa Luctuosa (21 novembre 1873).
11 Encyclique Mortalium animos (6 janvier 1928).
12 La Sainte Bible Commentée d’après la Vulgate et les textes originaux. Deuxième et troisième épitres de saint Jean, p. 764
13 La Sainte Bible selon la Vulgate, traduite par l’Abbé Jean-Baptiste Glaire, p. 2853
14 La Sainte Bible selon la Vulgate, traduite par l’Abbé Jean-Baptiste Glaire, p. 2735-2736
15 Encyclique Divini illius Magistri (31 décembre 1929).
16 La Sainte Bible Commentée d’après la Vulgate et les textes originaux. Épitre aux Romains, p. 90-91
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