Du déisme des Lumières à l’athéisme contemporain – Dominique Tassot
Chronique d’un abandon de Dieu
« Le Dieu des philosophes n’est pas le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. »
— Blaise Pascal
Le déisme des Lumières est souvent perçu comme une tentative noble de réconcilier la foi et la raison. Pourtant, à y regarder de plus près, il s’inscrit dans une trajectoire historique qui a mené, par glissements successifs, à l’athéisme contemporain. C’est cette filiation directe que Dominique Tassot met en lumière dans une conférence magistrale. En retraçant les étapes de cette rupture progressive avec la Révélation chrétienne, il expose comment, sous couvert de rationalité, l’homme moderne a coupé le lien vital qui l’unissait à son Créateur.
I. Le déisme : une foi sans Révélation
Le déisme des XVIIe et XVIIIe siècles, promu par des savants comme John Ray ou William Derham, affirme qu’on peut connaître Dieu uniquement à travers l’observation du monde naturel. L’univers, disent-ils, fonctionne comme une grande horloge, preuve d’un horloger divin. Ce Dieu-là est certes intelligent et ordonné, mais il reste distant, impersonnel, et surtout muet : point de miracles, point de dogmes, point d’Église. Il ne parle pas, il ne s’incarne pas.
C’est là le premier renversement : l’autorité n’est plus la Parole révélée, mais la science humaine. Le déisme prétend sauver Dieu, mais en l’amputant de toute relation vivante avec l’homme. Il pose déjà les bases de la religion maçonnique : un culte universel, rationnel, sans dogme ni révélation.
II. Le déluge : pierre d’achoppement entre Révélation et rationalisme
Un des enjeux centraux au XVIIIe siècle est celui du Déluge. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un miracle biblique massif, qui atteste une intervention divine dans l’histoire. Les philosophes des Lumières — notamment Voltaire — s’emploient à le discréditer. Ils ridiculisent les indices géologiques, minimisent les récits anciens, et préfèrent croire en une nature immuable, régi par des lois strictes et non par des actes surnaturels.
Refuser le Déluge, c’est refuser la justice de Dieu, la sanction du péché, la mémoire du péché originel. C’est donc un refus de la révélation biblique tout entière.
III. Darwin : l’outil idéologique de l’athéisme
Au XIXe siècle, une nouvelle arme fait son apparition : le darwinisme. Charles Darwin, par sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, introduit l’idée que le monde vivant s’est formé sans finalité, sans dessein, sans cause transcendante. L’espèce humaine n’est plus une création particulière de Dieu, mais un produit du hasard biologique. Le péché originel devient une fable, la Rédemption une absurdité, et l’homme n’est plus qu’un animal évolué.
Ce nominalisme radical — niant l’existence des essences et des espèces — détruit la notion même de nature humaine. Clémence Royer, traductrice de Darwin en français, en tire des conclusions explicites : si l’humanité n’est qu’une somme d’individus sans essence commune, alors la Chute et la Rédemption perdent toute portée réelle.
IV. L’athéisme scientifique : religion de substitution
Au XXe siècle, cette pensée s’organise et se radicalise. Julian Huxley, premier directeur de l’UNESCO, proclame que l’évolution est désormais une religion sans révélation, appelée à remplacer toutes les autres. La science devient autorité suprême, le matérialisme devient axiome, et Dieu est renvoyé au rang de fiction primitive.
Des penseurs comme Stephen Jay Gould ou Richard Lewontin reconnaissent eux-mêmes que le refus du surnaturel n’est pas une conclusion de la science, mais un postulat idéologique. Ils l’avouent : « Nous ne pouvons pas admettre qu’un pied divin se glisse dans la porte ».
Ce que Dominique Tassot met en lumière ici, c’est la cohérence interne de cette subversion : du déisme au darwinisme, du rationalisme à l’athéisme, une même logique préside — celle du rejet de la Révélation et du Christ.
V. Le scientisme, nouvelle gnose
Ce que la science authentique ne peut expliquer — comme la nature de la lumière ou les origines ultimes de l’univers — est recouvert par des théories présentées comme certaines, mais bâties sur des hypothèses invérifiables : Big Bang, multivers, vie spontanée… Ce n’est plus de la science, mais de la spéculation déguisée en vérité. Le scientisme devient alors une gnose moderne, avec ses dogmes (évolution, relativité), ses prophètes (Hawking, Dawkins), et ses persécutions (réprobation des croyants ou des scientifiques dissidents).
VI. L’Église écartée : le silence de la métaphysique
La force de cette idéologie repose aussi sur la faiblesse de ses opposants. L’oubli de saint Thomas d’Aquin, la désertion de la métaphysique par le clergé, l’abandon de la doctrine de la Création ont laissé le champ libre au naturalisme moderne. Joseph Ratzinger lui-même déclarait en 1989 : « La crise de la foi en Europe est due à deux causes : l’oubli de la doctrine catholique de la Création et l’abandon de la métaphysique ».
VII. Revenir à la Lumière véritable
La prétention de la science moderne à détenir toute vérité s’effondre face à ses propres mystères non résolus — tel celui de la lumière, que ni Newton, ni Einstein, ni les physiciens contemporains ne parviennent à expliquer pleinement. C’est là un symbole fort : la lumière, au sens physique, demeure mystérieuse ; seule la Lumière révélée par le Verbe peut véritablement éclairer l’homme.
Saint Jean l’atteste : « Le Verbe était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde. » (Jn 1,9)
Dieu ou le néant
Ce combat intellectuel et spirituel n’est pas un débat abstrait. Il engage le sens même de la vie humaine. Ou bien l’homme est créé à l’image de Dieu, déchu mais racheté par le Christ. Ou bien il n’est qu’un accident biologique sans but ni espérance. Entre ces deux visions du monde, il n’y a pas de compromis possible.
La science, réconciliée avec la foi, a toute sa place dans le dessein de Dieu. Mais érigée en religion de remplacement, elle devient l’instrument d’un nihilisme mortifère. Il est temps de redonner à Dieu la place centrale qui lui revient : celle du Créateur, du Sauveur et du Juge.
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