Être français en Russie : un témoignage de Fabrice Sorlin

Fideliter : Cher monsieur, pourriez-vous s’il-vous-plaît commencer par vous présenter et nous parler de votre intérêt pour la Russie ?
M. Fabrice Sorlin : Je tiens d’abord à vous remercier de me donner la parole sur un sujet qui touche en partie à l’actualité. Je porterai sur elle le regard d’un catholique et patriote français installé en Russie depuis huit ans. En 2015 en effet, avec mon épouse, enceinte de notre septième enfant, nous avons pris la décision de déménager ici, à quelques kilomètres de Moscou. Nous avons aujourd’hui neuf enfants de 2 à 17 ans, qui reçoivent leur instruction à l’école russe. La Russie a depuis longtemps fait partie de mon parcours de militant, aux côtés de la défense des principes traditionnels et chrétiens.
Dans les années 2000, étudiant encore, et investi dans le milieu associatif pro-vie et pro-famille, je fondai avec de bons amis un mouvement politique local à Bordeaux, dont l’objectif était la défense de la civilisation française et européenne […] En mars 2022, avec plusieurs compagnons provenant de différents pays, nous avons fondé le Mouvement International Russophile (MIR) […] Récemment, Vladimir Poutine a signé un décret présidentiel spécial accordant à moi-même et à toute ma famille la nationalité russe. À une époque il fallait renoncer à sa propre nationalité pour obtenir celle-ci. Ces temps sont révolus et si nous sommes fiers d’être russes et si nous aimons la Russie, nous n’en restons pas moins et, avant tout, des fils et filles de France, amoureux de notre pays.
Dans quel but vous êtes-vous ainsi installés en Russie ?
[…] En 2013, alors que la France conservatrice défilait déjà depuis de nombreux mois dans les rues afin de faire reculer le gouvernement sur la loi Taubira (« Mariage » pour tous), j’organisai, sur la demande de quelques amis proches du pouvoir en Russie, une délégation de Français pour aller soutenir à la Douma d’État un projet de loi qui interdirait la promotion des mœurs contre nature devant mineurs. […] Mes discussions sur place avec les députés et d’autres acteurs importants de la société civile m’ont convaincu que la Russie était le seul pays en Europe capable de s’opposer efficacement à l’offensive globale LGBT qui domine l’Occident. De plus, la vision des élites politiques russes et avant tout de Vladimir Poutine, concernant la promotion de la multipolarité contre la vision unipolaire de l’hégémonie américaine, fortifia cette conviction que la Russie serait, pour les décennies à venir, le modèle de l’avenir pour la civilisation européenne. Or, en 2013, je sors à peine la tête d’une longue séquence de persécutions du pouvoir médiatique et judicaire français à cause de mes activités politiques sur Bordeaux.
À la suite d’une émission des « Infiltrés » sur mon mouvement, je suis accusé par le Procureur de la République d’atteinte à la sûreté de l’Etat, d’homophobie, de racisme, etc. L’enquête menée par la brigade antiterroriste de Bordeaux, qui va durer 9 mois, accouchera d’une souris puisqu’elle aboutira à un classement sans suite et donc, de facto, à aucune condamnation. Cependant, pour mes compagnons et moi-même ainsi que pour nos familles, le mal est fait. Plusieurs d’entre nous perdent leur emploi. C’est aussi mon cas, en plus de ma maison que je dois quitter précipitamment afin de mettre mes enfants et ma femme – enceinte de notre quatrième – à l’abri des menaces de mort qui commencent à devenir un peu trop précises. […] Ce sont donc des raisons de principes et de sécurité qui nous ont poussé à faire ce choix. Bien sûr, ce départ en Russie n’a pas pour autant signifié la fin de mon engagement pour la France. […]
Élever des enfants catholiques, aujourd’hui, est-il plus facile en Russie qu’en France ? Trouvez-vous là-bas des facilités pour la vie chrétienne ?
[…] l’éducation est une tâche qui relève de trois sociétés distinctes et complémentaires : la famille, l’Église et la société civile. […] Or en Russie – contrairement à la France – , nous pouvons compter sur deux piliers : notre famille et la société civile. En ce qui concerne le premier, le fait d’avoir quitté nos racines et d’être parti loin de nos milieux d’origine, de nos paroisses, de nos écoles et autres groupes scouts, sur lesquels, en France, nous pouvions nous reposer en toute légitimité, nous a obligé à pallier nous-mêmes tous ces manques en accentuant nos efforts et en nous dévouant davantage personnellement auprès de nos enfants. Un simple exemple pourrait être celui du chapelet quotidien, dont nous n’avions pas assez le souci et dont nous laissions le soin aux écoles, tenues par les dominicaines enseignantes, dans lesquelles nos enfants étaient externes : désormais plus d’appui du côté des établissements d’enseignement, plus de religieuses ; le chapelet a été mis en place en famille et les enfants ont pris l’habitude de le réciter, même absents du foyer.
Quant à la société extérieure dans laquelle nous évoluons ici, c’est un véritable allié pour nous car, respectant sa fonction qui est « de protéger et faire progresser la famille et l’individu sans les absorber ou s’y substituer », selon les mots de Pie XI (Divini illius magistri, 31 décembre 1929), elle est toute dirigée à cette fin propre : « la paix ou la sécurité dont les familles et les citoyens jouissent dans l’exercice de leur droit (…) et dans le plus grand bien être spirituel et matériel possible ». […] il existe en Russie une volonté délibérée d’aider les familles et de les soutenir dans leur rôle d’éducateur ; les ministères en charge de ces missions s’appuient eux-mêmes sur des commissions patriarcales pour la famille. J’en parle d’autant mieux que ma femme a été invitée à s’exprimer lors d’une de ces sessions afin de parler de la famille nombreuse et de l’éducation chrétienne : faire l’éloge de la pureté et de la charité devant la conseillère du président Poutine sur les questions liées à la famille est une opportunité qu’elle n’aurait pu avoir en France… sauf erreur de ma part !
Voici quelques exemples de ce soutien que l’État apporte ici à la famille : la pornographie est interdite et la promotion des LGBT devant mineurs également ; pas de publicités malsaines, aucune propagande obscène étalée sous vos yeux dans le métro… L’enfant d’une manière générale est très protégé ici, dans tous les domaines. Ce cadre de vie est d’un grand secours pour des parents chrétiens qui se sentent soutenus et encouragés dans leur tâche, valorisés aussi, vu que la mère de famille de plus de trois enfants est considérée comme une Guéroï (héroïne) et largement aidée par l’État russe, qui a mis en place une panoplie de soutiens aux familles nombreuses. Toutefois, pour des parents catholiques, élever ses enfants en Russie devra se faire sans le soutien du troisième pilier qu’est l’Église : l’Église dans son rôle d’éducatrice de ses fils, veillant à leur instruction et à leur édification.
Je parle ici de nos écoles catholiques, de nos groupes de jeunes, de nos mouvements scouts, de nos associations d’entraide et d’amitié, de nos universités d’été, de nos paroisses et de leurs activités et événements en tous genres, des cellules de formation et de tout ce qui contribue au développement de l’âme de nos enfants, en France surtout, où rayonne plus fort que partout ailleurs l’apostolat de nos prêtres et de nos congrégations religieuses. En Russie nous n’avons rien de cela mais tout est à construire : en un sens, c’est une grande terre de mission qui ne demande qu’à être peuplée par la générosité de vaillants catholiques qui se dévoueraient à son essor.

Plus généralement, est-il difficile aux catholiques romains de trouver leur place en Russie ? Comment les orthodoxes les traitent-ils ? Avez-vous subi des pressions de la part des autorités politiques ou religieuses ?
Si la religion – largement – dominante en Russie est l’orthodoxie, le catholicisme, comme toutes les autres religions, y a sa place entière. Il ne faut pas oublier que la Russie est un empire dans lequel cohabitent de nombreuses ethnies (environ 145) aux confessions très différentes. À Moscou notamment, plusieurs lieux de cultes catholiques sont ouverts à tous et en particulier une chapelle desservie par un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X. Nous y sommes cependant à l’étroit et l’apostolat peut en pâtir (cf. double page suivante). Nous nous sommes donc tournés vers les autorités, locales et gouvernementales, afin d’obtenir des facilités administratives pour un changement de lieu de culte : à ce jour nos discussions progressent et nos demandes reçoivent un écho favorable. C’est donc avec le soutien de ces autorités qu’une solution se profilera peut-être.
Comprenons bien le principe et ne faussons pas le sens de leur démarche : il serait peut-être encore prématuré de soutenir qu’un tel appui serait de leur part un signe d’amitié envers les catholiques, mais nous devons noter que non seulement il est la preuve qu’il n’y aucune animosité, en haut-lieu, envers les pratiquants catholiques de Russie, ni désir de les brimer, mais qu’en outre les mentalités évoluent positivement sur le sujet. En décembre dernier, dans le cadre de l’année de la Famille qui est le thème voulu par le Président Poutine pour l’année 2024, j’ai été invité à m’exprimer sur ce sujet lors d’un colloque présidé par Dmitri Medvedev, devant de nombreux parlementaires et gouverneurs de Russie. Ont suivi d’autres colloques où je me suis présenté à chaque fois en tant que Français patriote et catholique traditionaliste, ce qui a provoqué un accueil très positif au sein des assemblées. Cette aide nous est certainement facilitée par la volonté du gouvernement d’ouvrir la Russie aux étrangers désireux de s’y installer et plus spécialement aux familles nombreuses et traditionnelles.
La Russie s’inscrit donc dans une dynamique d’immigration des principes, appelant à s’installer ici ceux qui partagent en quelque sorte les siens. Nous avons cette belle opportunité, grâce à notre réseau au sein du pouvoir politique, de faire comprendre que des familles catholiques (et notamment traditionalistes) sont prêtes à emménager mais qu’elles auraient besoin de bénéficier d’un lieu de culte véritable, et travaillons à la mise en place d’un vrai projet. Imaginons que nous nous entretenions avec le ministre des cultes du gouvernement français afin d’obtenir, en France, des églises pour nous, fidèles : nous devrions subir l’hostilité des « élites » antifrançaises envers les catholiques.
Or en Russie, cette hostilité n’existe pas. Toutefois il faut distinguer les directives de la hiérarchie de la façon avec laquelle les orthodoxes pratiquants considèrent les catholiques. Notre famille réside en périphérie moscovite, en contact quotidien avec le milieu orthodoxe, au sein duquel nous avons beaucoup d’amis : à travers nos discussions animées, il nous est vite apparu que le catholicisme était très mal connu d’eux. Outre certains raccourcis historiques similaires à ceux que l’on peut trouver dans un mauvais manuel d’histoire (quatrième croisade, Saint-Barthélémy…) ils nous parlent de simonie, de ventes d’indulgences et de tout un tas de faits similaires qui prouvent leur méconnaissance d’une religion à l’égard de laquelle ils entretiennent donc une certaine réticence, nourrie, malheureusement et régulièrement par, les « faits divers » du Vatican.
Il faudrait plus que de simples discussions pour avancer dans ce domaine et je ne peux que redire ici notre joie de voir chaque automne la délégation de quelques membres de la Fraternité de la Transfiguration de Mérigny, qui année après année tissent des liens avec les autorités ecclésiales, dans la droite ligne de la pensée de Mgr Ghika dont la spiritualité est je crois l’âme de leur vie religieuse : « favoriser par les prières, les sacrifices et la communion des saints le retour à l’unité de nos Frères séparés d’Orient », selon les propos du père Damien-Marie.
Nous venons de parler de l’accueil des catholiques. Si l’on en vient à présent à la nation, les Français sont-ils en général bien accueillis dans ce pays ?
Depuis huit ans que nous vivons en Russie, nous observons toujours le même type de réaction lorsque nous annonçons que nous sommes français : de la gentillesse, de l’étonnement parfois sur les raisons de notre présence, un petit mot français glissé avec l’accent russe, une boutade sur ce que nos interlocuteurs ont entendu à la radio concernant les derniers hauts-faits du gouvernement macronien. […]

Comment caractériser l’esprit slave ?
Le Slave est plus silencieux, moins expressif, moins « explosif » que le Français. Gentil, généreux et respectueux, il n’est pas agressif et encore moins moqueur. C’est une force tranquille. L’image de l’ours lui va bien, car s’il est d’humeur paisible la plupart du temps, quand il se met en colère ce n’est jamais pour rien. Si le Français ressemble à un coq, prêt à bomber le torse, se mettre en avant, s’exposer aux dangers, se plaindre bruyamment des problèmes jusqu’à ce qu’il leur trouve une solution, le Russe, lui, pondère, considère les options, et s’ajuste. […] C’est l’homme de l’adaptation aux extrêmes, de l’improbable, du système D, adaptabilité qui lui semble congénitale. En revanche, le Russe partage avec le Français le même goût des sciences, de l’analyse, la même ouverture d’esprit sur le monde, le même sens de l’humour, la même générosité et la même mystique. Et c’est pour toutes ces raisons et peut-être d’autres encore, que le Slave et le Latin n’ont aucune difficulté à se comprendre, à s’entendre et à s’apprécier.
La religion a-t-elle une place importante dans la vie des Russes ?
Assurément, une place primordiale ! Mais peut-être pas exactement comme un Français se l’imagine… La religion est une part de l’identité profonde du Russe. C’est le point fondamental dont découle son rapport à l’orthodoxie. Car le Russe se sent orthodoxe comme le Français se sent attaché à sa terre, son terroir ou son histoire. Celui qui est Russe par le sang, de naissance, est orthodoxe parce qu’il est russe : cela fait partie de son « identité russe ». Ce caractère national de la religion ne l’empêche pas, bien entendu, de pouvoir être fervent pratiquant. Mais dans sa vie concrète, on peut aisément deviner ce que cela implique en plus, car une religion identitaire s’exprime aussi par la culture : respect des icônes, générosité pour les églises à restaurer, offrande de cierges notamment dans les épreuves de la vie (examens, crise économique, perte d’un être cher…)
Le Russe sait d’où il vient et la christianisation qui imprègne sa culture s’entend jusque dans son langage. « Que Dieu ne le permette pas », dit-il quand il veut éviter un avenir indésirable… Son « merci » (spassibo) signifie « Que Dieu te sauve ». Le meilleur exemple de la pénétration culturelle des usages religieux touche à la résurrection de Notre-Seigneur. Il suffit de dire « le Christ est ressuscité » à n’importe quel Russe après la fête de Pâques, du pilier d’église au pilier de bar, en passant par les bureaux d’une entreprise quelconque, et on vous répondra, instinctivement : « Il est vraiment ressuscité. » Dans ce temps liturgique, partout des œufs géants décorent l’espace public, ornés d’un magnifique « Christ est ressuscité », et les réclames publicitaires vantent parfois une radio appelée Вера (la foi). Dans la période qui précède Pâques, donc au cours du carême, les supermarchés et restaurants rivalisent pour proposer des menus et produits compatibles avec le jeûne, c’est à dire sans viande, sans œuf, sans fromage… et sans alcool.
Les exemples de ce genre seraient trop nombreux, mais on peut mentionner qu’il n’est pas rare non plus de voir d’énormes affiches publicitaires annonçant l’arrivée de telle ou telle relique ou icône dans une église moscovite, afin que la population puisse venir s’y recueillir. Ajoutons aussi que les édifices religieux poussent ici comme des champignons et que les manuels d’histoire mettent à l’honneur les grandes figures historiques orthodoxes comme Nicolas II. On imagine mal un éloge de Louis XVI dans un livre d’histoire française officielle… En conclusion, disons que le Russe reconnaît dans son cœur la religion mêlée si intimement à son identité qu’il a tôt fait d’y associer l’histoire et la politique de son pays, en témoignent les nombreux hommes d’état canonisés (Nicolas II, Alexandre Nevski, l’amiral Ouchakov)… Ces canonisations patriotiques cimentent la grande association « Religion-Identité-Patriotisme » qui en devient évidente pour la majorité des Russes.
Le président Vladimir Poutine, quant à lui, ne manque pas de renforcer ce triptyque. Après son investiture, au cours de laquelle il jure sur la Constitution de servir et de protéger son pays, il se rend, en compagnie du patriarche Kirill, dans la cathédrale de l’Annonciation, au Kremlin, afin d’y adresser à Dieu une prière de remerciement. Pour nous autres Français, habitués à des pratiques fort différentes, imaginer, à ce niveau de pouvoir, la prière dans une église, demeure un beau rêve.

Au-delà de ce lien entre nation et religion, peut-on dire, concrètement, que les orthodoxes sont très pratiquants ?
Il est certain que cette question est très sociologique, et qu’il est difficile, en la matière, de juger parfaitement les Russes, habitués, pendant 70 ans de communisme, à ne pas extérioriser leur foi. Cependant, l’aspect identitaire de l’orthodoxie russe la rend, à nos yeux de catholiques pratiquants, souvent trop culturelle, et l’on s’attendrait à trouver plus de Russes fréquenter les sacrements, aller à la messe, prier chaque jour chez eux, etc. La difficulté, encore une fois, est d’apprécier l’aspect « religieux » d’une telle pratique. Le Slave est un mystique, et il a, à certains égards, une unité de vie bien plus grande que le Français, tiraillé entre sa foi rendue privée par le laïcisme, et sa vie publique où le respect humain le guette souvent. Certes, il semble que les Russes se rendent rarement à la messe le dimanche.
Ce pendant, lorsqu’il s’agit des grandes fêtes religieuses comme Pâques ou Noël, beaucoup fréquentent l’église et assistent à l’entièreté du rite (qui dure la bagatelle de quatre heures, et auquel on assiste debout…) S’il croise une statue de saint ou une église, le Slave se signera très volontiers par trois fois… Le 19 janvier, nombreux sont les Russes qui fêtent l’Épiphanie en se signant pareillement dans un bain d’eau glacé en forme de croix, creusé dans la glace (cette fête célèbre, en Russie, le souvenir du baptême de Jésus par Jean le Baptiste). Et que dire de leur grande dévotion pour les icônes et les lieux saints ? Les Russes m’impressionnent à passer parfois de longues heures à attendre pour pouvoir toucher, du front, le tombeau de quelque saint, voire quelque icône réputée miraculeuse…
Ils sont surreprésentés à Jérusalem, à Rome, au mont Athos, où je les ai vus honorer publiquement les reliques des saints et leurs lieux de passage. Alors certes, plutôt rares sont les orthodoxes russes qui assistent à la messe dominicale, toutefois une chose est sûre : ils partent de bien plus loin que nous, mais vivant dans un environnement beaucoup plus sain que le nôtre, avec un clergé plus nombreux que le nôtre, et dans un pays où l’Église a le soutien de l’État, ils reviennent plus facilement à la pratique religieuse, surtout au sein des jeunes générations.
Le communisme, la perestroïka puis les années Poutine ont-ils joué dans un sens ou dans l’autre sur l’âme russe ?
[…] À l’arrivée du pouvoir de Poutine, en 1999, l’Église orthodoxe est l’institution la plus respectée de Russie. Les Russes lui font même davantage confiance qu’à l’armée, dont est pourtant issue le président actuel. Celui-ci va donc naturellement s’appuyer sur cette grande force de cohésion des Russes, et se montrera, au fil des ans, de plus en plus engagé pour la défense de ce qu’il nommera ensuite « les valeurs traditionnelles ». En parallèle de cela, le gouvernement (local surtout, car la Russie est une fédération) collabore souvent avec l’Église orthodoxe pour la reconstruction de lieux de culte détruits par les communistes, leur restauration, voire la construction de nouveaux édifices dans les quartiers les plus récents. L’histoire et les modalités de cette collaboration active entre l’État et l’Église orthodoxe mériteraient de nombreux développements, mais on peut parler d’un certain alignement d’intérêts entre le patriarche et le président. L’État russe s’est engagé dans le combat pour la défense et la diffusion de la morale traditionnelle (interdiction du mouvement LGBT et de sa promotion, de la GPA pour étrangers, fermeture de tous les sites pornographiques, famille nombreuse définie comme norme depuis 2024, entraves techniques et administratives à l’avortement…) et l’Église orthodoxe, dans ce cadre, sert de fer de lance à cette série de réformes contre-révolutionnaires. […]
Y a-t-il une trace du concile Vatican II dans ce pays ? Y a-t-il eu une influence quelconque ? Et le nom de Mgr Lefebvre dit-il quelque chose aux gens ?
Le Concile n’a eu qu’un impact limité dans ce vaste pays orthodoxe… L’isolement du rideau de fer, l’inertie slave, l’attachement identitaire à la confession orthodoxe, toutes ces raisons font que Vatican II, en pratique, n’a pas touché le peuple russe. En revanche, les catholiques russes, gagnant en liberté depuis les années 90, se sont de plus en plus attachés au pape, symbole de l’unité romaine dans un pays dans lequel ils sont en minorité. Pourtant, l’application de Vatican II doit s’accommoder des spécificités du pays. Certes, les réformes liturgiques sont passées, mais la pratique reste plus « traditionnelle » que dans les pays de l’Ouest.
Pas de traces de ces évêques et cardinaux qui remettent en cause des dogmes fondamentaux, le libéralisme disciplinaire et le laxisme conciliaire… Le dernier scandale sur l’autorisation, donnée par François, de bénir les paires contre-nature a été par exemple désavoué par le clergé catholique russe. Et il fallut l’avènement de la crise covid pour voir émerger, dans certaines paroisses, la triste pratique de la communion dans la main, justifiée par hygiénisme idéologique. Quant à Mgr Lefebvre, son nom est connu au sein des élites intellectuelles, religieuses, voire politiques du pays, mais pas dans le peuple. Son ouvrage, Ils l’ont découronné, a été traduit, et, de ceux qui le connaissent, il est estimé. L’attachement religieux des Russes aux traditions séculaires et immuables, leur figisme liturgique n’y est pas pour rien : ils apprécient l’homme qui s’est battu pour la Tradition.
Le pape est-il considéré dans le pays ?
Le pape est en Russie, comme dans beaucoup de pays non catholiques, considéré surtout comme une personnalité publique et influente. Les Russes lui refusent, en raison de leur orthodoxie, toute autorité, mais restent étonnamment intéressés par ce qu’il peut dire ou faire. S’ils ne le reconnaissent pas comme chef de l’Église, ils semblent cependant voir en lui un phare moral dans un monde décadent. Et c’est précisément parce qu’ils continuent, plus ou moins consciemment, à regarder le souverain pontife comme défenseur des principes traditionnels, qu’ils sont déçus, scandalisés, voire horrifiés par les sorties médiatiques de celui qui est pape aujourd’hui.
Le plus incompréhensible, pour les Russes, est le soutien ou en tout cas la complaisance de François envers les mouvements LGBT. Mais ils froncent aussi les sourcils quand une déclaration pontificale leur fait supposer une affinité politique ou idéologique avec le mondialisme, le wokisme ou l’atlantisme, lesquels s’opposent frontalement à la Russie. En définitive, l’image du Vatican en Russie semble hélas entachée par les déclarations, faits et gestes du pape François, mais il en serait autrement si celui-ci s’abstenait de favoriser aussi ouvertement le libéralisme et les erreurs si répandues aujourd’hui…

Venons-en à la situation politique actuelle. Est-ce que la guerre a bouleversé la vie des Russes, voire des expatriés français ? A-t-elle eu des conséquences sur votre famille ?
[…] Avant le début de l’opération spéciale, il y avait environ 4 500 Français en Russie ; ils sont aujourd’hui moins de 2 500. Nous connaissons d’ailleurs beaucoup de Français qui sont partis à contre-cœur. En ce qui concerne mon entreprise, cela nous a bien évidemment obligés à nous adapter, à trouver de nouveaux débouchés et de nouveaux clients. Tout n’a pas été simple et nous sommes passés, comme beaucoup, par des moments difficiles. Mais grâce aux nombreuses opportunités offertes en Russie, nous avons réussi à rebondir et à nous adapter à la nouvelle réalité du monde. En revanche, le fait que nous venons d’un pays qui soutient l’Ukraine ne nous a jamais causé de problème en Russie. Et ce, même si Macron et son gouvernement jettent régulièrement de l’huile sur le feu, par de nombreuses déclarations provocatrices et belliqueuses. Les Russes sont intelligents et affichent une grande maturité politique. Comme nous l’avons dit plus haut, ils font très facilement la différence entre l’élite politique française et le peuple qu’ils continuent à aimer. Aussi, n’est-il pas rare que des Russes nous félicitent, voire nous remercient d’être restés dans leur pays, lorsqu’ils nous entendent parler français. […]
Quelle est l’ampleur de la souffrance des Russes du fait de cette guerre ? Connaissez-vous des familles qui ont eu à déplorer des décès ?
Je ne connais pas pour le moment vraiment personnellement de famille russe qui ait eu à déplorer un proche. J’ai en revanche rencontré beaucoup de veuves et d’orphelins lors de mes déplacements dans le Donbass. Et je n’ai malheureusement pas eu à attendre le début de l’opération spéciale pour les rencontrer. Car ce que peu de Français savent (censure médiatique oblige), c’est qu’entre le coup d’État de la place Maïdan en 2014, qui renverse le président légitimement élu Viktor Ianoukovitch et le début de l’opération spéciale, ce sont plus de 14 000 civils (essentiellement des femmes et des enfants) du Donbass qui sont morts déchiquetés par les tirs d’artillerie à l’aveugle de l’armée ukrainienne. […]
La rhétorique russe qui présente cette guerre comme un conflit contre la corruption de l’Occident est-elle fondée ?
Le président Vladimir Poutine lui-même n’a jamais réellement présenté la guerre en Ukraine de cette façon, car la raison du déclenchement du conflit, c’est d’abord la protection des populations civiles du Donbass et, comme chacun le sait, la démilitarisation, la dénazification ainsi que le statut de neutralité de l’Ukraine. Cependant, il est vrai que par la suite, comme lors de son discours du 21 février 2023, M. Poutine a déclaré que les pays de l’Ouest étaient en pleine « dégénérescence » et que « même la pédophilie y est devenue normale ». […] Or, Poutine a rappelé à plusieurs reprises que ni les élites, ni le peuple russe n’avaient d’ambition messianique ou plus généralement prosélyte, et que le communisme avait déjà entretenu ces intentions avec les résultats que l’on connait. Il est donc clair que dans l’esprit de Vladimir Poutine les objectifs de cette guerre restent politiques et géopolitiques et en aucun cas moraux. En revanche, il est vrai que l’on retrouve ce discours chez certains représentants des républiques musulmanes du Caucase. Ramzan Kadyrov a plusieurs fois parlé de la guerre des musulmans alliés aux chrétiens contre Shaitan (Satan) en parlant de l’Occident.
Ce thème se retrouve aussi au sein des représentants de la branche la plus conservatrice et patriotique de Russie qui évoque une « guerre sainte ». Ces deux communautés, qui n’ont d’ailleurs rien à voir l’une avec l’autre, et qui ne représentent pas le pouvoir politique russe, n’ont pas d’autres ambitions, lorsqu’elles utilisent cette rhétorique, que de vouloir rassembler, unifier et cimenter un peuple aux différentes ethnies et religions contre un ennemi commun. […] Plus inquiétant, à mon sens, sont les déclarations des élites occidentales qui donnent à cette guerre une tournure idéologique. Combien de fois avons-nous entendu dans la bouche de ces potentats la nécessité d’infliger une défaite à la Russie afin de sauver les « valeurs occidentales », les « valeurs universelles » ou encore les « valeurs de l’Europe », le mot de valeur, comme celui d’idéal, étant d’ailleurs d’origine moderne et s’étant substitué à ce qu’on appelait autrefois des vérités, des principes moraux ? Car comprenons-nous bien. La peur palpable de cette élite bourgeoise à la tête des nations européennes et de la Commission européenne ne vient pas de sa crainte de voir la Russie envahir l’Europe, ils savent que cela n’arrivera pas. Leur unique frayeur est de perdre « leur » Occident, « leur » Europe. Autrement dit l’Occident et l’Europe de leurs convictions LGBT, de leurs privilèges et de leur conception du monde, tel qu’ils l’ont façonné depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. […]
Quelles sont alors les raisons pour lesquelles la Pologne, pays traditionnellement catholique, soutient l’Ukraine contre la Russie ?
Il est vrai que dès le début du conflit en Ukraine, les Polonais se sont empressés d’accueillir les réfugiés ukrainiens, de livrer massivement leur matériel militaire (chars PT 91, avions MIG 29, hélicoptères MI 24, obusiers automoteurs Krab…) et même d’envoyer des instructeurs ainsi que de nombreux « volontaires » pour servir au sein de la fameuse « Légion internationale pour la défense internationale de l’Ukraine ». […] Cependant, à la fin de 2023, la Pologne a radicalement changé son positionnement vis-à-vis de l’Ukraine, puisque non seulement elle a déclaré cesser de lui apporter son soutien militaire, mais en outre elle a pris la décision de bloquer les exportations de céréales ainsi que les transporteurs ukrainiens. L’Alliance sacrée entre la Pologne et l’Ukraine contre la Russie, que tous les pays occidentaux appuyaient avec intérêt, a donc pris du plomb dans l’aile. […]
Comment voyez-vous l’avenir ? Cette guerre va-t-elle durer ? Risque-t-elle de se généraliser ?

Il est difficile de faire de la prospective sur un conflit, tant le nombre de paramètres qui peuvent influer sur ce dernier est important. Ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que la Russie gagnera cette guerre. […] Cependant, sa durée dépendra aussi des objectifs que se fixe la Russie. Car à mesure que l’OTAN parle d’autoriser l’Ukraine à se servir des missiles à longue portée occidentaux pour frapper le territoire russe en profondeur, il se peut que la Russie relève ses propres objectifs en Ukraine et cherche à pousser la ligne de front encore plus loin que les quatre nouvelles régions, afin de se mettre à l’abri des frappes. Dans ce contexte, la décision la plus sage pour tous serait bien sûr d’inciter les belligérants à s’asseoir à la table des négociations le plus vite possible. La Russie le souhaite depuis le début et ne cesse de répéter que c’est ce qu’elle veut. L’Ukraine le voulait aussi puisqu’un accord avait été trouvé au printemps 2022 à Istanbul, avant que ce dernier ne soit saboté par la diplomatie anglaise. […] Quant à savoir si le conflit pourrait se généraliser, tout est possible bien sûr, surtout avec les pyromanes qui se trouvent à la tête des pays occidentaux.
Cependant, cela ne me semble guère probable. Car pour mener une guerre face à une armée russe bien équipée, bien entrainée, surmotivée et qui compte aujourd’hui plus de 500 000 soldats sur la ligne de front et encore 300 000 autres en réserve, il faudra bien plus que quelques milliers d’hommes, fussent-ils de la Légion Étrangère. Il serait nécessaire, pour cela, que les pays européens en appellent à la mobilisation. Or, il me semble hautement improbable que les peuples occidentaux soient prêts à s’engager dans une guerre de cette intensité. Car pour accepter de relever un tel défi, il faut non seulement de la vitalité à un peuple mais aussi croire en quelque chose de supérieur. Cela peut-être la patrie, la famille, Dieu, ou pourquoi pas même… les « valeurs » de la République. Or, cela fait près de 50 ans que l’on enseigne dès l’école primaire que servir la patrie, défendre la famille et croire en Dieu sont des attitudes surannées et même néfastes. Quant aux « idéaux » de la République, je doute que les Français, qu’ils viennent des banlieues ou de la campagne, qu’ils soient issus de la classe populaire ou de la bourgeoisie, acceptent de mourir pour la Gay Pride, la théorie du genre, le festival de Cannes et l’Eurovision. Du reste, les élites occidentales semblent l’avoir compris aussi, puisqu’elles ne semblent pas pressés de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, entrée qui pourrait, le cas échéant et selon l’article 5 du traité, nous obliger à rentrer en confrontation directe avec la Russie.
Ce que je crois en revanche, c’est que les États-Unis vont lentement mais sûrement se désengager de l’Ukraine en laissant le soin à leurs meilleurs valets, les Européens, de payer pour les pots cassés. Quant à eux, ils ont déjà atteint plusieurs de leurs objectifs. D’abord l’affaiblissement sur le long terme de l’Europe de l’Ouest, dont l’industrie est maintenant quasiment totalement déconnectée de l’énergie russe bon marché. Et ensuite plonger la Russie dans un conflit permanent. Car les États-Unis ont pris acte de la défaite de l’Ukraine et sont déjà en train de préparer l’« après », en fomentant de nouveaux foyers de déstabilisation autour de la Russie (Géorgie, Arménie, Kazakhstan…), ce qui leur permettra d’utiliser de nouveaux « proxys », une fois le « réservoir d’Ukrainiens » totalement épuisé. Il faudra donc je le crains, s’attendre encore à un durcissement des relations entre l’Occident et la Russie dans les mois et les années à venir.
Source : Extraits de Fideliter n° 277 & 278
Voir également l’entretien de Fabrice Sorlin sur GPTV
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La Russie soviétique a activement participée à l’infiltration de l’Eglise qui a conduit à Vatican II…
A part ça, ça fait toujours autant mal d’entendre parler de Bergoglio comme d’un Pape.