FSSPX – RÉSISTER à un PAPE ? RÉPONSE à L’abbé WEIL

Peut-on résister à un pape qui détruit l’Église ?

La Fraternité Saint-Pie-X et les catholiques sédévacantistes partagent un même constat : depuis Vatican II, les occupants du Siège romain ont imposé des doctrines nouvelles, une liturgie protestantisée et des lois disciplinaires dangereuses pour la foi. Leur opposition porte sur la conclusion à tirer de cette crise. La FSSPX soutient qu’un véritable pape peut contribuer à la destruction de l’Église par son enseignement et son gouvernement, de sorte que les fidèles devraient reconnaître son autorité tout en lui résistant habituellement. La position sédévacantiste part au contraire d’un principe catholique fondamental : puisqu’un pape légitime ne peut imposer une fausse religion à l’Église universelle, ceux qui accomplissent une telle œuvre ne peuvent posséder réellement l’autorité pontificale.

Pour justifier sa théorie de la « reconnaissance et résistance », la FSSPX invoque notamment saint Robert Bellarmin, Cajetan, Torquemada et le père Thomas Pègues. Ces auteurs admettraient qu’il est permis de désobéir à un pape qui attaque les âmes ou détruit l’Église. Mais cette argumentation repose sur une confusion entre deux situations radicalement différentes : les abus personnels d’un mauvais pape et l’imposition officielle d’une religion contraire à la foi.

Le véritable sens de la résistance chez Bellarmin

Saint Robert Bellarmin écrit qu’« il est permis de résister au pontife qui attaque les âmes ou trouble l’ordre public » et, davantage encore, à celui qui chercherait à détruire l’Église. Cette résistance consiste à ne pas exécuter ses ordres injustes et à empêcher l’accomplissement de sa volonté, sans prétendre toutefois le juger, le punir ou le déposer. Isolée de son contexte, cette citation paraît fournir le fondement exact de la position de la FSSPX.

Les situations envisagées par Cajetan et Torquemada, que Bellarmin commente, sont pourtant d’une autre nature. Il est question d’un pape exerçant tyranniquement son pouvoir, pratiquant la simonie, dissipant les biens ecclésiastiques, désorganisant arbitrairement la hiérarchie ou scandalisant publiquement les fidèles par une vie profondément immorale. Un pape pourrait ainsi favoriser sa famille, vendre des charges, dilapider les ressources de l’Église ou refuser obstinément de corriger des mœurs honteuses. La résistance porterait alors sur des actes particuliers et des abus de gouvernement accomplis par le pape comme personne privée ou comme supérieur injuste.

Ces théologiens n’envisagent nullement qu’un pape puisse promulguer pour toute l’Église une doctrine hérétique, une liturgie nuisible ou une législation conduisant les âmes hors de la foi. Torquemada précise même que le pontife romain n’a aucun juge sur terre, « hormis le cas d’hérésie ». Bellarmin affirme de son côté : « Non seulement le pape ne doit pas et ne peut pas prêcher l’hérésie, mais il doit aussi toujours enseigner la vérité. Il est hors de doute qu’il le fera toujours, puisque le Seigneur lui a commandé de confirmer ses frères. » Utiliser sa doctrine pour soutenir qu’un pape peut enseigner officiellement une fausse religion revient donc à lui faire dire l’opposé de ce qu’il enseigne.

Infaillibilité et sécurité de l’Église

La confusion se poursuit lorsqu’on rappelle que toutes les paroles pontificales ne sont pas des définitions ex cathedra. Le père Thomas Pègues explique qu’un pape peut traiter, dans une encyclique adressée à l’Église universelle, une question touchant à la Révélation sans vouloir la trancher définitivement. La condition formelle de l’infaillibilité n’est alors pas remplie : le pape oriente la discussion, mais ne définit pas encore un article de foi.

Cette distinction parfaitement traditionnelle ne signifie pourtant pas que le pape puisse enseigner n’importe quelle erreur ou mettre la foi des fidèles en danger. Le père Pègues parle d’une « infaillibilité négative » ; le cardinal Franzelin emploie l’expression de « sécurité infaillible ». Même lorsqu’un acte pontifical n’est pas une définition dogmatique irréformable, l’assistance divine garantit que l’autorité de l’Église ne donnera pas aux fidèles un poison spirituel. Selon la formule du père Pègues, le pape « ne peut rien ordonner qui soit contre le bien définitif de ceux à qui il s’adresse ».

L’Église ne mène donc pas seulement au salut par ses définitions solennelles. Elle y conduit aussi par son enseignement ordinaire, sa discipline générale, son droit et sa liturgie. Tout n’est pas infaillible au même degré, mais tout ce qui est universellement imposé aux fidèles doit être sûr et compatible avec la foi. Affirmer le contraire reviendrait à soutenir que l’Église peut devenir elle-même un danger pour les âmes et que les catholiques doivent contrôler son magistère, corriger ses lois et refuser ses rites pour demeurer catholiques. Une telle conception détruit pratiquement l’autorité que l’on prétend reconnaître.

Le cas révélateur des canonisations

La question des canonisations manifeste particulièrement cette contradiction. Saint Robert Bellarmin et le père Pègues enseignent que l’Église ne peut obliger tous les fidèles à vénérer comme saint quelqu’un qui ne le serait pas. L’infaillibilité de la canonisation ne dépend pas essentiellement de la perfection du procès préalable, mais de l’autorité souveraine qui prononce définitivement la sentence et impose le culte à l’Église universelle.

Or Bergoglio a employé la formule traditionnelle de canonisation pour obliger les fidèles à vénérer Paul VI et Jean-Paul II. La FSSPX refuse, à juste titre, de leur rendre ce culte, mais elle continue de reconnaître en Bergoglio un véritable détenteur de l’autorité pontificale. Pour résoudre cette contradiction, elle soutient que les nouveaux procès de canonisation seraient insuffisants et que l’infaillibilité ne serait donc pas engagée. Cette réponse ne correspond pas à la doctrine des théologiens qu’elle invoque : la garantie repose sur l’autorité du pape prononçant la canonisation, non sur les seules procédures qui la précèdent.

Il faut dès lors choisir entre deux propositions. Ou bien Bergoglio possédait réellement l’autorité pontificale et ses canonisations obligeaient l’Église universelle ; ou bien ces canonisations sont fausses et celui qui les a imposées ne pouvait agir avec l’autorité de l’Église. Refuser les conséquences d’un acte tout en reconnaissant l’autorité qui l’a promulgué ne résout pas le problème : cela le déplace.

Le précédent mal compris de Célestin III

Le cas de Célestin III est également invoqué pour prouver qu’un pape pourrait enseigner une erreur. Celui-ci avait adopté une interprétation contestable du privilège paulinien dans une affaire matrimoniale particulière. La question était alors disputée : pouvait-on étendre ce privilège au cas de deux époux initialement catholiques lorsque l’un d’eux tombait ensuite dans l’hérésie ? Célestin III donna une réponse favorable dans un cas individuel, tandis qu’Innocent III adopta par la suite une autre position.

Saint Robert Bellarmin répond lui-même à cette objection : « Ni Célestin ni Innocent n’ont décrété de certitude à ce sujet, mais tous deux ont répondu ce qui leur paraissait le plus probable. » Il ne s’agissait donc ni d’une définition doctrinale ni d’une loi universelle de l’Église, mais d’une décision particulière portant sur une matière encore controversée. Cette réponse ne fut d’ailleurs pas intégrée aux Décrétales. Un jugement particulier éventuellement erroné ne peut être comparé à la promulgation universelle d’un nouveau rite, d’un nouveau droit canonique ou d’une doctrine religieuse opposée à l’enseignement antérieur.

L’impossible « Église de toujours » contre l’Église présente

La position de la FSSPX aboutit finalement à séparer « l’Église de toujours » de l’institution qu’elle reconnaît pourtant comme l’Église actuelle. Elle affirme obéir à la première tout en désobéissant systématiquement à la seconde. Elle reconnaît l’occupant du Siège romain comme pape, mais refuse ses doctrines, ses lois, sa liturgie, ses canonisations et une grande partie de son gouvernement. Ses évêques peuvent alors jurer obéissance au pontife tout en exerçant leur ministère contre ses décisions et sans la mission canonique qui devrait provenir de lui.

Une telle construction est contradictoire. Si l’institution conciliaire est réellement l’Église catholique et si son chef est véritablement pape, les fidèles doivent se laisser enseigner, sanctifier et gouverner par eux. Si, au contraire, cette institution impose une religion différente de celle que l’Église a toujours professée, elle ne peut être l’autorité catholique légitime. On ne peut affirmer simultanément que l’Église présente est l’Église de toujours et que la fidélité à l’Église de toujours exige de rejeter constamment l’Église présente.

La position sédévacantiste ne consiste donc pas à diminuer la papauté, mais à prendre au sérieux ses prérogatives. Un mauvais pape peut pécher, scandaliser, gouverner injustement ou commettre des erreurs privées. Il ne peut cependant transformer le magistère, la liturgie et la discipline universelle de l’Église en instruments de perdition. Si les autorités issues de Vatican II accomplissent précisément ce qu’un pape et l’Église ne peuvent accomplir, la conclusion ne doit pas être que les promesses du Christ ont échoué, mais que ces hommes sont dépourvus de l’autorité dont ils possèdent seulement les apparences.

Saint Ambroise enseigne : « Là où est Pierre, là est l’Église ; là où est l’Église, nulle mort, mais la vie éternelle. » L’Église conduit les âmes au ciel ; elle ne peut leur donner une fausse foi, de mauvais sacrements ou une discipline destructrice. La fidélité catholique ne consiste donc pas à reconnaître une autorité pour lui désobéir ensuite en permanence, mais à confesser que l’autorité de Pierre demeure inséparable de la foi qu’elle a pour mission de confirmer.

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