Les Sirènes et les Anges : L’enchantement français à rebours des illusions palliatives

“Un temps viendra où les hommes ne supporteront pas la sainte doctrine…Livrés au désir d’entendre ce qui flatte leurs oreilles, ils se donneront une foule de maîtres et se détourneront d’écouter la vérité pour se complaire dans des fables.” 

Deuxième épître à Timothée, Saint Paul. 

  Moi qui ne suis qu’un petit français des colonies orientales, j’ai toujours ce pincement au cœur quand je vois mes compatriotes chercher ailleurs, des figures étrangères et des spiritualités exotiques pour apaiser leur tourmente et les irritations qu’elle suscite. Quel malheur les accable au point de les aveugler si profondément devant ce trésor multiséculaire, qui couve sous leurs pas impies, sonores et tâtonnants, une destinée tragique et piétinée ?

 Et si leurs yeux s’ouvrent par intermittence, stupéfaits devant l’enchantement français, c’est qu’ils sont en mode touriste. Là, et seulement là,  ils s’autorisent à visiter nos morts dans un de ces cimetières de campagne, à découvrir les plaques votives -martelées par un diacre zélé- qui tapissent le mur d’une vieille et paisible église. Là et seulement là, ils se gargarisent de leur beau pays. Là et seulement là, ils contemplent, l’air béat, le patrimoine français, vécu jadis comme un héritage à perpétuer, devenu désormais un fardeau trop lourd à porter pour leurs épaules diaphanes.

C’est à ce titre que je vous exhorte à lire ou à relire les pages sublimes et roborantes écrites par Chateaubriand dans Le génie du christianisme. Pour lutter contre ce fléau protéiforme qui saisit les âmes de nos compatriotes en perdition : le parti de l’étranger. 

Si je dis protéiforme c’est parce que certains, en quête d’enchantement, et j’en vois tous les jours dans mon entourage, vont s’abreuver et se complaire avec une passion dévorante pour l’exotisme orientale. On les voit, pareils aux tortues, avec leur tapis de yoga sur le dos, pratiquer le tantrisme dans les parcs publics et le feng shui à la maison. Quand d’autres, plus terre-à-terre, épris de l’imaginaire marxiste préfèrent se nicher sous l’autorité de révolutionnaires toujours plus lointains tels que Che Guevara, Mandela ou Gandhi. Les uns communient dans un “bien-être new-âge”, dont les formules péremptoires vantent une sagesse pure et millénaire, qui a  pourtant été reconstruite au XIXème siècle par Rudolf Steiner, Helena Blavatsky et tutti quanti. Quand les autres placardent sur leurs murs une esthétique des luttes aux espérances vaines et dégoulinantes. Les uns et les autres perçoivent naïvement ces pâles figures comme des idoles promptes à consoler les névroses modernes du libéralisme, et à motiver les consciences françaises dépourvues d’idéal, de souffle et d’imaginaire. 

  J’ai du mépris pour ces deux archétypes, et je vous prie de croire qu’ils existent, parce que derrière ces deux attitudes symétriquement opposées, il y a une pulsion identique qui correspond à un symptôme commun : le mal d’un siècle désenchanté. Encore étourdis d’un monde qui, ayant rejeté Dieu en dehors de ses villes, s’est retrouvé orphelin, déboussolé et coupé d’un ciel incompris. “Le pasteur étant frappé” nous dit S.S le Pape Léon XIII, le troupeau s’est dispersé, et le voilà désormais en proie aux influences étrangères, aux idées révolutionnaires et aux sagesses exotiques. Honteux d’un passé pourtant glorieux, n’ayant pas le courage de se retourner, ils préfèrent lui tourner le dos. Par lâcheté ou par vertige, ils se  choisissent des figures et des spiritualités de substitution. Tous ces enchantements n’étant pas français ils sont inopérants dans les consciences, car ils ne sont pas le produit, l’émanation d’un peuple multiséculaire, gaulois, grec, latin et chrétien.  Max Weber a théorisé le désenchantement, fruit du rationalisme, mais il n’a pas vu que l’enchantement reviendrait sous d’autres formes, venu des contrés où il n’a jamais cessé de faire palpiter les cœurs, comme un boomerang ensorcelé. Cette inspiration étrangère est délavée, c’est un souffle d’orient qui porte un spiritualisme purement verbal, incantatoire et déclaratif. Cette inspiration ne prend pas, elle n’a pas de prise avec le réel, car comme disait Péguy au sujet du kantisme, elle a peut-être les mains pures, et permettez-moi d’en douter, mais elle n’a pas de mains. 

 Mais qu’est-ce que l’enchantement ? 

 L’enchantement est ce qui confère au réel un caractère surnaturel, en y ouvrant une fenêtre métaphysique, un horizon d’espérance, un optimisme inaltérable. C’est ce qui donne l’extase à la pierre vivante de la cathédrale gothique, dotée dès lors d’un visage tantôt rieur tantôt solennel, sublimant ainsi nos lieux, au-delà des murs étouffants de la matière où l’homme tâtonne. L’enchantement français est le produit de la pensée médiévale, qui figure la Lumière dans la Fange, et qui fait, de simples formes, de simples apparences, le livre ouvert de l’essence. La France, pays de cocagne s’il en est, a été le cœur nucléaire de cet enchantement moyenâgeux, qui offrait, malgré les vicissitudes du temps, les désolations et les peines, un idéal palpable, un sol inaltérable, un monde organique englobant et la vie et la mort. Si un lieu pourrait, à lui seul, incarner l’enchantement français, ce serait le cimetière. Qui, mieux que le cimetière, relie avec grandeur et beauté la Terre et le Ciel ?

Le génie du christianisme de Chateaubriand est une leçon d’enchantement et, outre la réponse qu’il apporte à l’orgueil naturaliste frappé de cécité et prêt à éclore, c’est aussi un éloge du beau, du bien et du vrai.

L’âme française, frappée d’amnésie, doit se souvenir à quel point elle fut attendrie, et saisie d’enthousiasme aux sons des cloches, qui répondaient aux silencieuses et perpétuelles questions que se sont toujours posées les Hommes : Où sommes-nous ? Et qui sommes-nous ? 

 “Aux petites sonneries de nos hameaux”, nous dit Chateaubriand, le pays entier se soulevait, au milieu du labeur et des sollicitudes, pour rejoindre la grande pompe de la Fête-Dieu. Celle-ci arrive au moment où Terre et Ciel déclarent leur puissance commune. Où les arbres des bois s’étoffent, où les haies de buis débordent sur les sentiers, les rendant presque invisibles, dissimulés par cette énergie abondante faite de générations nouvelles et fourmillantes. A cette occasion le peuple se rassemblait, gonflé d’allégresse, pour suivre la procession publique derrière son vieux pasteur, suivi des fidèles, qui arboraient avec fierté et zèle, les bannières des grands saints, derrière lesquelles, la foule pêle-mêle, et la marmaille dilettante bourdonnait et papillonnait avec gaieté. Toute la Nature apportait son concours à la procession, et quand celle-ci, sur le pont rustique s’approchait du fleuve, tous les arbres plongés dans la terre colloïdale, semblaient s’incliner avec dévotion devant le vieux pasteur qui, comme Saint-Christophe portant l’enfant Jésus, avait les bras couverts de richesses. 

Le calendrier chrétien était coordonné d’une admirable manière à l’agenda de la Nature, et le tintement des cloches correspondait à l’aiguille sur le cadran, à la boussole dans la nuit.  “À la chute des feuilles amène la fête des morts pour l’homme, qui tombe comme les feuilles des bois”. Et si les carillons des cloches au milieu de nos fêtes semblaient augmenter l’allégresse publique, dans le deuil et les calamités au contraire, ces mêmes bruits devenaient terribles. On eût dit que l’ange soupirait pour agiter ces cloches qui appelaient les défunts vers des contrées de dam ou de réconfort. Comment ne pas fléchir les genoux aux sons des cloches ? Comment ne pas implorer pardon ? Sons visibles de la puissance invisible, sourde et tacite! Elles qui manifestent autant la gaieté des consolations que le sursaut des désolations. Aux sons tragiques des cloches on se sait si peu de choses, car le temps passe et le jour décline. Les carillons des cloches semblent avoir été conçus pour que l’Homme, vibrant avec elles, puisse contempler le ciel clouté d’étoiles. Mais derrière ce ciel des astronomes, l’Homme espère en trouver un autre, plus spirituel.

 Jamais le royaume de mort, ne fut si justement incarné que dans nos cimetières de campagne, là où sur les tombes fleuries, les rayons de soleil et de grâces ricochent sur le marbre qui scintille. Il n’y a pas de lieu plus agréable, solennel et consolant que nos cimetières où, ces centaines de croix dressées pour l’éternité servent de perchoir aux loriots mélodieux. Nos aïeux, vivaient avec les morts, dans “une perspective rieuse nous dit Chateaubriand. La pierre tombale, dans un idiome dissimulé, clamait memento mori, chassant ainsi les vanités terrestres aux portes du vieux cimetière. La Nature y était chez elle. Prairies, champs, eaux et bois “mariaient leurs images avec les tombeaux des laboureurs.” On entendait, dans ces lieux enchantés, le son du rouge-gorge et le bruit des brebis qui broutaient les hautes herbes, dans le demi-jour que les hautes branches du if font.

Voilà ce que dit Chateaubriand à un français déraciné. Réapprendre son héritage, se ressourcer en son sein est un devoir, un impératif, une injonction qui ne doit pas être traitée avec dédain, comme c’est trop souvent le cas, mais au contraire, avec un sentiment d’urgence. L’enchantement français est une priorité nationale. 

Quelle tristesse de voir que le rythme qu’impose notre calendrier chrétien est désormais concurrencé par les fêtes musulmanes et chinoises. Tristesse de voir comment l’esprit urbain a métamorphosé les âmes. Nous devons nourrir un mépris profond, et salutaire pour ces citadins agacés du chant du coq à l’aurore, agacés des carillons qui sonnent l’Angélus. À l’heure de la solitude urbaine partagée où la promiscuité règne, nous sommes côte à côte mais éloignés. Il n’y a plus de communion dans la souffrance et l’espérance, chacun est plongé, en immersion dans son propre microcosme audio-visuel, et in fine nous avons troqué un enchantement organique et spirituel contre un enchantement technologique, totalitaire et purement fictif.

 Nous ne voulons pas que le combat cesse, faute de combattants, c’est à ce titre qu’il nous faut construire nos propres citadelles pour faire revivre cet enchantement français dont la musique doucereuse plane encore au-dessus des têtes, comme une vérité piétinée dans l’ombre, mais prête à jaillir de nouveau, pour faire ainsi profit de son éclat adamantin. 

Paul Imat.

Catholiques de France

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