La personnalité de l’Antéchrist : un homme ou une réalité collective ?
Dans cette étude, Jean Vaquié s’intéresse à une question classique de l’eschatologie chrétienne : l’Antéchrist annoncé par les Saintes Écritures sera-t-il un personnage historique ou faut-il y voir une réalité collective ? Sans prétendre trancher une question que le Magistère n’a jamais définie de manière dogmatique, l’auteur montre que la tradition des Pères de l’Église et des grands théologiens a très majoritairement retenu l’hypothèse d’un Antéchrist personnel.
Son analyse repose d’abord sur les textes de saint Jean et de saint Paul. Il y distingue l’« esprit de l’Antéchrist », déjà présent dans le monde à travers tous ceux qui combattent le Christ et son Église, et l’Antéchrist lui-même, « l’homme de péché » annoncé pour les derniers temps.
Jean Vaquié montre ensuite que cette lecture est largement partagée par les Pères de l’Église, notamment saint Irénée et saint Cyrille de Jérusalem, ainsi que par la théologie scolastique. Il rappelle également que plusieurs personnages de l’histoire ont pu être considérés comme des préfigurations de l’Antéchrist, sans être pour autant l’Antéchrist annoncé par les Écritures.
Cette étude constitue une synthèse claire et rigoureuse d’une question souvent mal comprise. Elle rappelle que, si l’esprit de l’Antéchrist agit déjà dans l’histoire, la tradition catholique distingue cet esprit de la venue future d’un adversaire personnel qui précédera le retour glorieux du Christ.

La personnalité de l’Antéchrist selon Jean Vaquier
L’Antéchrist, dont l’apparition est prophétisée pour la fin des temps, sera-t-il un personnage historique déterminé, ou bien seulement un être collectif ? Le Magistère n’a jamais tranché infailliblement la question, de sorte que la matière reste libre. Il est loisible à un catholique fidèle de considérer l’Antéchrist comme un être collectif. On ne saurait le lui reprocher au nom de la foi. Inversement, les partisans de la « personnalité de l’Antéchrist » ne sauraient eux non plus encourir de reproche. Nous allons exposer les principaux arguments que l’on invoque d’ordinaire en faveur de cette opinion.
Les deux écrivains sacrés qui mentionnent le plus explicitement le personnage de l’Antéchrist sont saint Jean et saint Paul. Il est bon de les citer en entier et de les prendre pour base de notre raisonnement.
I. Jean II, 18 : « Mes petits enfants, c’est la dernière heure. Comme vous avez appris que l’Antéchrist doit venir, aussi y a-t-il maintenant plusieurs antéchrists : par là nous connaissons que c’est la dernière heure. Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n’étaient pas des nôtres ; car, s’ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous ; mais ils en sont sortis, afin qu’il soit manifeste que tous ne sont pas des nôtres. »
I. Jean II, 22 : « Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Celui-là est l’antéchrist, qui nie le Père et le Fils. »
I. Jean IV, 3 : « Tout esprit qui ne confesse pas Jésus, n’est pas de Dieu ; et celui-là est de l’Antéchrist dont vous avez entendu dire qu’il vient, et maintenant il est déjà dans le monde. »
II. Jean 7 : « Plusieurs séducteurs sont entrés dans le monde, qui ne confessent pas que Jésus-Christ soit venu dans la chair ; celui-ci est le séducteur et l’Antéchrist. »
Voici maintenant deux passages de saint Paul qui précisent ceux de saint Jean.
II. Thess. II, 1 : « En ce qui concerne l’Avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et notre réunion avec Lui, nous vous prions, frères, de ne pas vous laisser ébranler facilement dans vos sentiments, ni alarmer, soit par quelque esprit, soit par quelques paroles ou lettres supposées venir de nous, comme si le jour du Seigneur (le jugement dernier) était imminent. Que personne ne vous égare d’aucune manière ; car auparavant viendra l’apostasie et se manifestera l’homme de péché, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui est appelé Dieu ou honoré d’un culte, jusqu’à s’asseoir dans le sanctuaire de Dieu et à se présenter comme s’il était Dieu. »
II. Thess. II, 8 : « Et alors se découvrira l’impie, que le Seigneur exterminera par le souffle de Sa bouche, et anéantira par l’éclat de Son avènement. Dans son apparition cet impie sera, par la puissance de Satan, accompagné de toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, avec toutes les séductions de l’iniquité, pour ceux qui se perdent, parce qu’ils n’ont pas ouvert leur cœur à l’amour de la vérité qui les eût sauvés. »
Ces quelques textes de saint Jean et de saint Paul contiennent les notions fondamentales concernant l’Antéchrist. Nous en distinguerons quatre :
- L’apparition, dans le futur mais avant le Jugement dernier, d’un « Séducteur » qui sera un personnage historique bien défini et auquel les écrivains sacrés donnent par avance le nom d’Antéchrist, d’homme de péché, de fils de perdition, d’adversaire et d’impie.
- Parmi les contemporains des Apôtres, la manifestation d’une certaine catégorie de mauvais chrétiens qui sont imprégnés de l’esprit de cet Antéchrist et qui professent sa doctrine, niant que Jésus est le Christ, niant le Père et le Fils, ne confessant pas Jésus et ne confessant pas que Jésus-Christ soit venu dans la chair (ce dernier reproche désigne les « docétistes », c’est-à-dire ceux qui prétendent que Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur la Croix, n’a souffert qu’en apparence, la chair d’un Dieu, selon eux, étant impassible). À ces mauvais chrétiens, saint Jean donne, par extension, le nom d’antéchrists puisqu’ils annoncent l’Antéchrist personnel dont ils partagent déjà les doctrines. C’est dans ce sens que l’esprit de l’Antéchrist « est déjà dans le monde ». Bien plus, ces petits antéchrists forment déjà, avec le grand Antéchrist final, un être collectif, que l’Apocalypse appellera « la bête ».
- Saint Paul met les chrétiens de sa génération en garde contre les agitateurs qui voudraient les convaincre que le « Jour du Seigneur » (à savoir le « Jugement dernier ») est imminent.
- L’Antéchrist ne sera pas Satan en personne. Il sera un homme auquel Satan communiquera des pouvoirs exceptionnels pour opérer des pseudo-miracles et des prodiges mensongers.
Telles sont, concernant l’Antéchrist, les quatre notions fondamentales que l’on tire directement des textes du Nouveau Testament. Les Pères et les Docteurs qui vinrent ensuite n’ajouteront rien d’essentiel à ces quatre composantes de la doctrine scripturaire de l’Antéchrist. Ils vont seulement, au fil de l’Histoire, se trouver en présence de personnages historiques qui présenteront, avec l’Antéchrist final annoncé par l’Écriture, de singulières ressemblances. À ces personnages, qui s’alimentent de l’esprit antéchristique, ils vont, à l’exemple de saint Jean, donner le nom d’antéchrists. Ainsi est née la notion de « préfiguration » de l’Antéchrist. Néron a été assimilé, plus exactement comparé à l’Antéchrist. Julien l’Apostat l’a été aussi. Au moyen-âge, nombreux furent les auteurs chrétiens qui tiennent Mahomet pour un antéchrist. Il faut reconnaître que de telles assimilations sont d’une grande exactitude, car tous ces personnages de l’histoire furent de redoutables « adversaires » du Christ ; elles ne nuisent pas à la notion fondamentale et scripturaire de la « personnalité » de l’Antéchrist des derniers temps. Et l’on ne peut pas dire que la tradition patristique nous ait transmis l’idée d’un Antéchrist « être collectif » et personne morale, bien au contraire.
Saint Irénée, par exemple, s’est appliqué à imaginer, d’après les passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qu’il a pu rassembler, comment se comporterait, dans l’avenir lointain, ce formidable personnage. Il sera, dit-il, l’auteur d’une grande apostasie et se fera adorer comme Dieu par tous ceux qu’il aura séduits ; il fera des prodiges par le moyen des démons et séduira les habitants de la terre ; il résumera en lui-même l’apostasie universelle.
Même doctrine de la « personnalité » de l’Antéchrist chez saint Cyrille de Jérusalem : « De même que le diable a trompé les hommes avant la venue de Jésus-Christ, de même l’Antéchrist, lors de la seconde Venue de Jésus-Christ, trompera les hommes et usurpera la domination sur l’empire romain. »
Sur la question de savoir à quelle époque apparaîtra l’Antéchrist « personnel », il est admis depuis longtemps que ce sera aux approches de la fin des temps. Saint Thomas d’Aquin le pensait, comme bien d’autres, et il appuyait son opinion premièrement sur Matth. XXIV, 12 : « Et à cause des progrès constants de l’iniquité, la charité d’un grand nombre se refroidira… et alors viendra la fin » et deuxièmement sur I Tim. IV, 1 : « Mais l’Esprit dit formellement que, dans les derniers temps, certains abandonneront la foi, s’attachant à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons… ». Sur ce point, la tradition apostolique a toujours reçu le renfort des mystiques. La révélation privée surabonde de prophéties concernant les tribulations dernières et l’Antéchrist qui en sera le plus actif artisan. Citons en particulier sainte Hildegarde qui a écrit, à ce sujet, des pages très claires.
Et maintenant, comment se situe « la Bête », dont il est si souvent question dans l’Apocalypse, par rapport à l’Antéchrist ? Qu’est-elle comparativement à lui ? La réponse à cette question diffère selon les écoles.
Les partisans de l’Antéchrist collectif pensent que « la bête » et l’Antéchrist désignent une seule et même personne morale. Dans cette conception, la bête antéchristique serait un vaste corps composite qui n’aurait pas de tête.
Pour les partisans de l’école opposée, l’Antéchrist est « le chef », c’est-à-dire la tête de la Bête, laquelle est le corps constitué par tous les hommes qui se nourrissent de l’esprit de l’Antéchrist et partagent sa doctrine, corps qui sera particulièrement difforme et démesuré dans les derniers temps. Dans cette conception, l’existence du corps n’exclut pas celle du chef. S’il y a un corps, qui est la bête, il y a aussi un chef qui est le « fils de perdition ». Les deux notions non seulement ne s’annulent pas, mais elles se complètent.
La doctrine de la « personnalité » de l’Antéchrist est loin d’être étrangère à la tradition apostolique. Elle a été partagée par les plus illustres pontifes. On se souvient de ce passage de l’encyclique par laquelle saint Pie X annonçait au monde catholique son élévation au trône de Pierre : « Quiconque pèse la grandeur des iniquités modernes est en droit de se demander si une telle perversion n’est pas le commencement des tribulations dernières… et si même le “Fils de perdition” dont parle l’Apôtre n’aurait pas déjà fait son apparition parmi nous. » On peut donc affirmer que saint Pie X croyait à la « personnalité » de l’Antéchrist.
Jean Vaquié
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