Le Sillon et le mysticisme de la démocratie
Un témoin contemporain, N. Ariès, qui connaissait personnellement le Sillon , a rédigé une chronique extrêmement détaillée de sa constitution, de ses objectifs et de ses activités, de sa création à sa suppression par le pape Pie X en 1910. De cette source de première main ressort qu’un engagement total était exigé des Jeunes Gardes à la cause de la démocratie. Il s’agissait d’une sorte d’ordre de chevalerie œuvrant à l’imposition de la démocratie. Sous la direction spirituelle de Sangnier, ils participaient à une cérémonie appelée « veillée d’armes » (1), dont la première eut lieu, selon ses propres dires, le 20 décembre 1901 dans la crypte du Sacré-Cœur à Paris.

Agenouillés devant l’autel, les nouvelles recrues devaient prêter serment de consacrer leur vie entièrement au Sillon et à la cause de la démocratie. (2) Henri du Roure, qui était peut-être le plus proche lieutenant de Marc Sangier, affirmait que l’hommage était rendu à Sangnier lui-même, suzerain des nouveaux chevaliers : ils ressentaient « la nécessité de croire en la vision providentielle de Marc et de lui promettre une confiance absolue et inconditionnelle ». (3)
Selon Mgr Eugène Beaupin, ancien aumônier des Jeunes Gardes, la formule de prière accompagnant l’hommage était de Sangnier lui-même. (4) Ce n’était cependant pas une prière de foi, mais de présomption. Elle était formulée subtilement pour exprimer l’assurance que Dieu accorderait le succès aux Jeunes Gardes car ils sont de « bons soldats du Christ » et que leurs projets de « démocratisation » de l’Église ne manqueraient pas de faire advenir le Royaume de Dieu sur terre.
Ariès observa que, dès leur entrée au Sillon , la personnalité des Jeunes Gardes se transformait, marquée par une obsession – une « idée fixe » – quant à leur rôle de promoteurs de la démocratie. Ils se soumettaient à un emploi du temps surchargé, conçu pour les empêcher de se retrouver seuls ou de réfléchir par eux-mêmes. Ce cycle incessant d’activités comprenait la distribution régulière et systématique du journal du Sillon aux portes des églises, la participation à des cercles d’étude, l’organisation d’innombrables réunions et congrès locaux, l’affichage de posters, la gestion d’un comité de propagande et d’un bureau d’action sociale, et, d’une manière générale, le maintien de « l’esprit du Sillon ».
En tant que leur chef, Sangnier acceptait l’adulation de ses fidèles tout en exigeant leur adhésion totale à son idéologie moderniste. Il souhaitait qu’ils aient pour mot d’ordre Conscience et Responsabilité – des mots susceptibles d’une infinie malléabilité.
Ce nouvel Ordre de Chevalerie devint un instrument efficace pour réaliser le projet de Sangnier. Il endoctrina les jeunes conscrits militants en leur faisant croire qu’ils avaient été « appelés » à une « vocation » pour mener le bon combat ; et que leur responsabilité était d’exécuter ses ordres à la lettre.

Mais le combat visait à promouvoir des valeurs modernes et progressistes – démocratie, liberté et égalité – au sein de l’Église. L’ orientation exclusivement démocratique du Sillon ne tarda pas à être assimilée à la foi catholique.
Un autre témoignage important, cette fois-ci d’un membre du Sillon , offre un point de vue interne sur l’organisation. Le journaliste et commentateur social Joseph Folliet souligna que, du fait de ce qu’il appelait ce « confusionnisme politico-religieux », personne – pas même les sillonistes eux-mêmes – ne pouvait être certain que le Sillon fût un « mouvement religieux aux tendances sociales et politiques ou un mouvement politique d’inspiration religieuse ». (6) Dans les deux cas, la crédibilité de l’Église en tant qu’organisation d’origine surnaturelle s’en trouvait compromise.
À cet égard, l’analyse perspicace de Folliet éclaire la raison fondamentale pour laquelle Pie X a finalement supprimé le Sillon , et mérite d’être citée en détail, dans sa traduction :
« Le danger de la confusion était qu’elle produise une sorte de naturalisme humanitaire qui finirait par placer le Christ et l’Église au service de la démocratie, c’est-à-dire qu’elle finirait par subordonner le spirituel au temporel… À la racine de cette confusion et de ce danger se trouve, selon nous, l’anti-intellectualisme du Sillon , son mépris pour les explications et les définitions précises, son refus d’accepter des doctrines aux contours nets, trop fermement affirmées. « Suivre le cours de la vie » est une bonne formule, mais elle peut s’interpréter de deux manières opposées ; nous devons aussi nous efforcer de vivre pleinement, ce qui exige un minimum de clarté intellectuelle et de raisonnement logique. Le mouvement silloniste manquait quelque peu de rigueur doctrinale – une lacune d’autant plus dommageable qu’il s’agissait d’un mouvement de jeunes, parfois très jeunes, ardents, actifs, enthousiastes, enclins à laisser libre cours à leurs émotions… Leur imprécision de pensée les conduisait, sinon à l’erreur, du moins à la confusion doctrinale. » (7)

L’analyse de Folliet était juste, mais insuffisante. Certes, les sillonistes ne cherchaient pas à promouvoir l’objectivité et la vérité, mais les qualifier de doctrinalement confus est un euphémisme. Il y avait, en effet, des membres du clergé, prêtres et évêques, dans diverses régions de France, qui les accusaient de promouvoir activement l’erreur doctrinale et d’égarer de nombreuses jeunes âmes.
Ils n’avaient d’ailleurs aucune intention d’obéir aux évêques. Lorsque, par exemple, l’évêque de Quimper interdit à ses prêtres d’avoir quoi que ce soit à faire avec le Sillon , Marc Sagnier rétorqua qu’ils ne devaient pas tenir compte de son ordre et ajouta : « On peut m’accuser d’être un anarchiste, mais je m’en moque éperdument. » (8)
Dr Carol Byrne, Grande-Bretagne (Tradition In Action)
À suivre
1) La cérémonie de la voile d’armes, issue des ordres de chevalerie médiévaux, constituait une étape importante vers l’adoubement. Avant de recevoir cette distinction, le futur chevalier observait une veillée de méditation et de prière durant toute une nuit afin de se préparer au combat.
2) N. Ariès, « Le Sillon » et le Mouvement Démocratique , Paris : Nouvelle Librairie Nationale, 1910, p. 226 .
3) Hughes Petit, L’Église, le Sillon et l’Action Française , Paris : Nouvelles Éditions Latines, 1998, p. 17.
4) Eugène Beaupin, « La vie religieuse au Sillon » , Chronique Sociale de France , vol. 60, n° 2, mars-avril 1950, p. 77.
5) L. Cousin, op. cit. , p, 26.
6) Joseph Folliet, « Essai de jugement équitable sur le Sillon », ibid. , p. 126
7) Ibid.
8) Adrien Dansette, Histoire religieuse de la France moderne , vol. 2, Herder, Fribourg-Nelson, Édimbourg-Londres
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