Un historien de Georgetown, une fresque de soixante-dix ans d’histoire mondiale, et une clé de lecture que tout esprit curieux devrait connaître
« Pour comprendre les esprits qui façonnent le monde, lisez le livre qui façonne leurs esprits. » — La formule de l’éditeur
Il est des ouvrages dont on rêve longtemps la traduction. Tragedy and Hope, du professeur Carroll Quigley (1910-1977), en faisait partie. Publié en 1966 chez Macmillan, ce monument de 1300 pages — fruit de vingt-cinq années de recherches — n’avait jamais été rendu accessible au lecteur francophone. C’est désormais chose faite : les Éditions Discovery en ont publié une traduction intégrale en deux tomes, parue en 2021, dotée pour le second volume d’un index détaillé qui en fait un véritable instrument de travail.
Pour tout lecteur soucieux de comprendre l’histoire réelle du XXe siècle — celle qui se joue souvent loin des manuels scolaires —, l’événement mérite d’être salué et, surtout, d’être fait connaître.
Qui était Carroll Quigley ?
On ne saurait trop insister sur ce point, car il change tout : Quigley n’est ni un pamphlétaire, ni un amateur, ni un idéologue. C’est un universitaire reconnu, dont nul ne conteste la réputation professionnelle.
Issu d’un milieu modeste — son père était pompier à Boston —, il fait de brillantes études à Harvard, dont il sort diplômé magna cum laude en 1933, meilleur étudiant en histoire de sa promotion. Fait remarquable et trop peu souligné : sa formation initiale est scientifique. Biochimie, physique expérimentale, calcul… Quigley revendiquera toute sa vie d’avoir voulu appliquer à l’histoire la rigueur des méthodes scientifiques :
« Mon intérêt pour l’histoire est d’abord venu de mon intérêt pour les mathématiques et la science. Cela m’a été d’une très grande aide, en tant que personne et en tant qu’historien. » — L’Évolution des civilisations (1961)
Sa thèse de doctorat le conduit plusieurs mois à Milan, dans les archives, pour étudier l’administration napoléonienne du Royaume d’Italie. De retour aux États-Unis, il enseigne successivement à Princeton, à Harvard, puis à la prestigieuse School of Foreign Service de l’université de Georgetown, où il accomplira l’essentiel de sa carrière, de 1941 à 1976.
Là, il forme des générations de futurs diplomates et hauts fonctionnaires. Son cours sur le développement des civilisations restera, pour beaucoup de ses anciens élèves, « le cours le plus influent de leurs études ». On mesure le prestige de l’homme à ce détail : le candidat Bill Clinton, futur président des États-Unis, se vantera publiquement, lors de son discours d’investiture à la Convention démocrate, d’avoir été l’élève de Carroll Quigley.
Voilà donc l’auteur : un scholar respecté, rigoureux, adossé à l’une des institutions les plus sérieuses du monde académique américain. C’est ce qui donne à son témoignage un poids tout particulier.
Que raconte Tragédie et Espoir ?
L’ouvrage retrace l’histoire du monde de 1895 à 1965 : la révolution industrielle, l’impérialisme, la montée du communisme, les deux guerres mondiales, la grande dépression. Mais Quigley ne se contente pas de raconter les événements ; il en démonte les mécanismes profonds, notamment financiers.
Sa thèse la plus célèbre — et la plus dérangeante — tient dans cette phrase que l’on ne se lasse pas de citer :
« Les puissances du capitalisme financier avaient un plan de grande envergure, rien de moins que de créer un système mondial de contrôle financier entre des mains privées, capable de dominer le système politique de chaque pays et l’économie du monde dans son ensemble. »
Ce qui frappe, c’est la position singulière de l’auteur. Quigley n’écrit pas depuis l’extérieur, en dénonciateur. Il écrit depuis l’intérieur, en témoin. Il déclare avoir eu accès, plusieurs années, aux archives privées de certains de ces réseaux d’influence — ce qui explique sans doute que son texte, tel un cours magistral, ne comporte pas l’appareil de notes habituel : lié par la confiance de ceux qui lui avaient ouvert leurs dossiers, il ne pouvait décemment en donner les références.
Sa thèse la plus dérangeante est qu’un réseau restreint de banquiers et financiers anglo-américains (autour de Cecil Rhodes, Alfred Milner et de la Round Table) a délibérément cherché, depuis les années 1890, à établir un système mondial de contrôle financier aux mains d’intérêts privés, capable de dominer les gouvernements et l’économie planétaire — et Quigley affirme l’avoir su de l’intérieur, ayant eu accès aux archives de ces cercles.
Le complément indispensable : The Anglo-American Establishment
C’est ici qu’intervient le second grand livre de Quigley, paru à titre posthume en 1981 — l’auteur ayant refusé de le publier de son vivant, et le manuscrit ayant été écarté par les grandes maisons d’édition, à commencer par Macmillan.
Dans cet ouvrage, Quigley fait ce que Tragédie et Espoir ne pouvait faire : il nomme et décrit. Il retrace la genèse de ce qu’il appelle le « groupe de Milner », cercle dirigeant né au sein des hautes sphères britanniques, dans le sillage du projet impérial lancé par Cecil Rhodes en 1891. Il en détaille l’action sur la scène internationale, tout particulièrement entre 1919 et 1940 — et cette fois, l’ouvrage fourmille de notes, de citations et de références précises.
Quigley demeure à ce jour le seul historien d’envergure à avoir décrit avec une telle précision les acteurs réellement décisionnaires des cercles britanniques, de 1890 à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Fait notable, qui éclaire son honnêteté intellectuelle : dans sa préface, Quigley précise partager largement les objectifs de ce groupe. Il admire la civilisation britannique et le Commonwealth. Ce qu’il réprouve, ce ne sont pas tant les fins que le secret dont ces cercles ont entouré leur action :
« Aucun pays soucieux de sa sécurité ne devrait permettre ce que le groupe Milner a accompli : qu’un petit nombre d’hommes puisse exercer un tel pouvoir dans l’administration et la politique, qu’il ait un contrôle presque total sur la publication des documents relatifs à son action, qu’il puisse exercer une telle influence sur les canaux d’information qui créent l’opinion publique, et qu’il puisse monopoliser à ce point l’écriture et l’enseignement de l’histoire de sa propre période. »
Pour le lecteur catholique attaché à la vérité et à la transparence, cette dénonciation du culte du secret et de la confiscation de l’écriture de l’histoire résonne singulièrement. Elle rejoint une intuition ancienne : celle que le monde ne se gouverne pas seulement à la lumière des Parlements, mais aussi dans l’ombre de cercles dont on ne parle jamais.
Une parole d’outre-tombe
L’histoire de Quigley se referme sur une note troublante. En 1974, dans un entretien au Washington Post, il confie au journaliste Rudy Maxa ces mots énigmatiques :
« Vous devez être discret. Vous savez, vous devez protéger mon avenir. Tout comme le vôtre. »
Moins de trois ans plus tard, en janvier 1977 — à peine quelques mois après avoir pris sa retraite —, Carroll Quigley mourait prématurément d’une crise cardiaque, survenue durant des vacances à la Barbade, ancien territoire britannique. Les esprits prudents n’en tireront aucune conclusion hâtive ; mais nul ne leur interdira d’y songer.
Pourquoi lire Quigley aujourd’hui ?
Parce qu’il offre ce qui manque le plus cruellement à notre époque : une grille de lecture. Non pas une théorie fumeuse, mais le travail patient d’un historien de premier plan, appuyé sur des sources de première main, et animé du souci de comprendre comment se façonne réellement l’histoire des nations.
Loin de tout fatalisme, l’auteur croyait à un remède. C’est là tout le sens de son titre — Tragédie et Espoir :
« L’espoir de notre futur repose sur la reconnaissance du fait que la guerre et la dépression économique sont créées par l’homme, et ne sont pas nécessaires. Elles peuvent être évitées à l’avenir en se détournant du matérialisme, de l’égoïsme, des fausses valeurs et de l’hypocrisie, pour retourner à ces vertus que notre société occidentale a toujours honorées : la générosité, la compassion, la charité, la spiritualité et l’autodiscipline. »
Ce vocabulaire, on le remarquera, n’est pas neutre. Ce sont les mots d’un homme qui, au terme de son immense enquête, en appelle à un retour aux vertus — celles-là mêmes que la tradition chrétienne n’a cessé d’enseigner.
À lire, donc. Et à faire connaître.
Carroll Quigley, Tragédie et Espoir : l’histoire contemporaine de notre monde, tomes I et II, Éditions Discovery, 2021. Traduction d’Andrea Julien, Alexandre Singbo et Matthieu Emont.
Tragédie et Espoir : l’histoire contemporaine de notre monde
Carroll Quigley, un historien pas comme les autres (recueil de textes, conférences et écrits — c’est l’ouvrage d’où provient la citation de l’interview au Washington Post)
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