La sainte mort de Jean-Baptiste-Étienne-Aimé Bailly

Sous diacre du diocèse de Toul, décédé en l’an de J.-C. 1781, dans sa 23e année.

Jean-Baptiste-Étienne-Aimé Bailly, né à Pont-à-Mousson le 27 février 1758, manifesta de bonne heure les pieuses dispositions qui l’animèrent toute sa vie. Entré de bonne heure au séminaire de Toul, il s’y fit bientôt généralement estimer et admirer. Si Dieu avait daigné l’honorer du sacerdoce, il eut sans doute fait honneur au sanctuaire ; mais la divine Providence voulut, en ne nous l’offrant que sur un lit de douleur, nous apprendre à rougir de notre lâcheté dans les souffrances dont si souvent, hélas ! nous négligeons et perdons le mérite.

Le principe de sa maladie, qui eut depuis de si cruels résultats, était une simple échauffure à la jambe, qui lui survint au moment où il se disposait à entrer au séminaire de Toul. Il n’y fit pas d’abord attention, et voyagea à pied, ce qui lui causa une inflammation considérable dont on s’aperçut d’autant moins, que le pieux jeune homme ne se plaignait jamais. La suppuration s’établit, il négligea le mal et n’en prévit pas les conséquences. Sa famille, avertie trop tard de cet accident, n’y pu apporter de secours. La plaie était augmentée au point, qu’après quelques mois de séminaire, il fut forcé de s’en éloigner ; mais alors l’ulcère avait contracté de la malignité, aigri et altéré toutes les humeurs. Il se fit, à l’endroit de la plaie, et ensuite aux fausses côtes du côté gauche, deux sources aussi abondantes qu’intarissables de pus sanieux ; les os se carièrent. La situation du malade devint affreuse. Durant plusieurs années, il souffrit d’extrêmes douleurs, mourut mille fois avant de mourir, et offrit dans sa personne un genre de maladie aussi peu connu qu’effrayant. Mais, si le corps était exposé à un martyr continuel, l’âme n’en était que plus calme et le cœur que plus content. Le vertueux malade passait les jours dans un fauteuil, couvert de sa soutane, tête nue, comme s’il eut encore joui d’une parfaite santé. Il avait toujours à ses côtés son bréviaire, une bible, un auteur de théologie, l’imitation de J.-C., et puisait dans ces ouvrages autant d’onction que de lumières. Ayant toujours aimé les saintes écritures, il les possédait parfaitement, et en faisait à son état les applications les plus heureuses ; son cœur lui tenait lieu du plus excellent commentaire. Il pratiquait toutes les vertus d’une manière si libre et si naturelle, qu’à l’entendre on ne l’eut pas cru malade, si l’on n’en eut été certain. Dans les douleurs les plus vives et les plus aiguës, il se possédait parfaitement ; au milieu de crises si terribles, il se contentait de porter une main à sa bouche, afin de lui imposer le silence, et de lui interdire toute plainte : on jugeait, à la pâleur et aux crispations de son visage, que ses maux étaient inouïs ; mais, si l’excès du mal arrachait quelques soupirs à la nature, aussitôt il les désavouait et bénissait ses souffrances. Plus on le visitait, plus on s’attachait à lui ; on sentait en le voyant et en l’écoutant, qu’il jouissait de cette joie, de cette paix intérieure que les mondains ne peuvent trouver dans leurs plaisirs. Quel spectacle de trouver tant d’aimables qualités, tant de vertus différentes, associées à un corps si affaissé et auquel il ne restait plus qu’un souffle !…, S’il parlait, s’il agissait, c’étaient la raison, la douceur, la charité, la reconnaissance, la religion, qui réglaient ses paroles et ses mouvements. Il n’avait rien que d’honnête et obligeant à dire : son affabilité constante égalait son calme inaltérable, sa patience invincible. Parfaitement soumis à la volonté du Seigneur, il lui faisait le sacrifice de sa vie avec la plus généreuse résignation. Il parlait de la mort, qu’il avait sous les yeux, d’une manière aussi tranquille qu’en parlerait, en parfaite santé, le chrétien le plus fervent ; il pensait même avec plaisir à sa dernière heure ; il y réfléchissait avec joie ; il s’en entretenait préférablement à tout autre chose, et avec une sorte d’enthousiasme, il se regardait ici-bas comme *un pauvre captif chargé de chaînes* ; c’était son expression, en exposant son état et sa maladie.

Plein de ces utiles et courageuses pensées, il prenait lui-même et sans effroi, des portions de ses côtes cariées, que le chirurgien avait tirées de ses plaies, et les broyant tranquillement :

« Voilà, disait-il sans s’émouvoir, de petites portions de mon corps qui prennent les devants ; le reste suivra de même. »

Et en souriant, il ajoutait :

« Les grands seigneurs, lorsqu’ils voyagent, ont coutume de faire partir quelque chose de leur équipage avant, pour aller ensuite plus légèrement : eh bien, je fais comme les grands seigneurs. Je puis, disait-il encore, je puis autant que Job et le Lazare de l’évangile, m’appliquer pendant ma vie ce que l’expérience n’attribue qu’aux morts cachés dans leur sépulcre : Je me vois, de mes propres yeux, et dès aujourd’hui, dans l’état de corruption qui m’y attend. Me voici semblable à de vieux haillons rongés par de vils insectes (Job, 13). Les religieux les plus austères ont dans leur cellule et sur leur table des crânes humains et des ossemens, pour y contempler leur état futur ; et moi, de mes propres yeux et dans ma propre chair, je vois le commencement des plus grandes humiliations ; avant ma sépulture, je puis contempler et palper mon cadavre. Mes os se sont pulvérisés par l’ardeur qui me consume (Job, 30) ; ma chair est couverte d’ulcères et de pourriture ; ma peau livide est toute desséchée (Job, 13). O vers ! ò pourriture ! vous êtes ce que j’ai de plus proche ; vous êtes mon père, vous êtes ma sœur (Job, 17), mais rien de cela ne m’attriste ; je vois, par la grâce de mon Dieu, les restes de mon corps confondus dans la poussière, agités au gré des vents, et enfin dans la terre jusqu’à la consommation des siècles, sans que la paix de mon cœur en soit troublée. Mon cœur s’est réjoui, et ma chair reposera dans l’espérance (Psaume 15) »

La maladie se montrait toujours plus orageuse ; de cruelles convulsions ôtaient au vertueux Bailly toute connaissance ; mais il ne revenait à la vie que pour remplir d’admiration ceux qui le visitaient, et qui ne pouvaient s’arracher d’auprès d’un aussi saint mourant : il éprouvait souvent des convulsions qui lui ôtaient l’usage de la parole, et alors ses regards, son air angélique peignaient encore ses sentimens ; mais, à peine ces horribles crises avaient cessé, qu’on l’entendait dire :

« Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes toute ma force : le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur (Psaume 17). Quand même je marcherais au milieu de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur (Psaume 22). Je bénirai le Seigneur en tout temps : sa louange sera toujours dans ma bouche (Psaume 33) : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur (Psaume 88). »

Tantôt on le voyait collant son crucifix sur ses lèvres, le baisant avec le plus vif transport d’amour, le nommant son aimable consolation ; on l’entendait laissant échapper, avec une extrême douceur, ces paroles enflammées :

« Je vous aimerai, Seigneur… Voilà mon Dieu et mon Sauveur ! j’ai mis en lui toute ma confiance ; je ne craindrai point, parce qu’il est ma gloire, et qu’il est devenu, par sa croix, mon salut (Isaïe, 12). »

Tantôt, et sans en avoir l’air, ni peut-être même la pensée d’édifier, il n’était occupé qu’à parler de son Dieu ; et ses transports, ses mots entrecoupés, les battemens de son cœur, la contenance ravissante qu’il offrait, tout décelait l’ardeur de son âme, tout en lui prêchait éloquemment la loi du saint amour. Le pieux agonisant parla de sa famille avec cette adresse que la religion consacre ; il bénit les auteurs de ses jours, et dit à leur égard :

« Dominus retribuet pro me ; le Seigneur leur rendra au-delà de ce que je leur dois. Si je trouve miséricorde auprès du Tout-Puissant, ainsi que je l’espère, je ne les oublierai point : d’ailleurs la reconnaissance est plus grande, plus parfaite et surtout plus efficace dans le ciel que sur la terre : Que le seigneur daigne les combler de grâces et de miséricorde en ce dernier jour (Timothée 1) ! »

Il se plaisait à rappeler le plus doux sentiment de son cœur envers Dieu, et il disait souvent :

« Celui qui aime, aime en tout temps (Psaume 4)). La foi et l’espérance s’arrêteront à la porte du ciel ; mais la charité, la charité seule y entrera, parce que seule elle est éternelle. Charitas autem manet in aeternum. »

Comme il avançait sensiblement vers sa dernière heure, on lui récita les prières des agonisans ; il y répondit avec une présence d’esprit admirable et avec des sentimens si héroïques, qu’il força les personnes qui les prononçaient à les interrompre ; il leva les yeux vers le ciel, ses mains armées du crucifix, et s’écria d’une voix touchante :

« Abaissez vos regards, ô mon Dieu ! et arrêtez-les sur la face adorable de votre Christ (Psaume 83) ; voyez ce que J.-C. a mérité pour nous sur la croix, et ce que vous avez accordé à sa prière, à ses souffrances et à son immense charité… »

Abaissant ensuite son crucifix, et le collant sur ses lèvres et sur son cœur :

« Il nous a aimé, dit-il, jusqu’à nous purifier des souillures de nos péchés dans son propre sang (Apocalypse) ! »

Vous aimez donc bien Dieu, lui disait-on ?

« Ah ! je ne suis rien, répondait-t-il, j’ose dire néanmoins : Vous savez Seigneur que je vous aime (Jean 21) !… Anathème, anathème à quiconque n’aime pas le Seigneur Jésus ! (1 Corinthien 16) Seigneur à quel autre pourrais-je recourir ? vous seul pouvez me donner la vie éternelle (Jean 6). Qui me séparera de l’amour de Jésus-Christ ? ce ne sera ni la vie, ni la mort (Romain 8). Eh ! qu’y a-t-il pour moi au ciel, et que désiré-je sur la terre, sinon vous, ô Dieu de mon cœur ! et mon partage dans l’éternité (psaume 72) ?… Voyez, disait le saint mourant à ceux qui l’approchaient, voyez, que je ne puis contenir l’amour qui me transporte ; il embrasse mon cœur comme un feu brûlant, et je puis à peine en supporter l’ardeur. »

Attaqué de mouvements convulsifs, et voyant le danger s’accroître, il fit, en étendant ses bras, la prière des mourans :

« Seigneur, je vous recommande mon âme, je la remets entre vos mains ; vous l’avez racheté de tout votre sang, ô Dieu de vérité ! (Psaume 30) Ah, mon Dieu ! Ce sont vos miséricordes, vos grandes miséricordes que j’implore ; je vous dis, dans l’amertume de mon âme : Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon l’étendue de vos miséricordes (Psaume 50) !… La vue de mes fautes, quelques énormes qu’elles soient, n’a pour moi rien de désespérant, puisque ma confiance est en vous seul ; pourrait-elle être plus solidement appuyée ? Vous êtes mon refuge, mon protecteur, mon Sauveur ; vous êtes ma miséricorde (Psaume 142), et la miséricorde s’élève au-dessus de la rigueur du jugement (Saint Jacques 2). »

Fidèle à tous ses engagements, il eut le courage de réciter son bréviaire en entier, jusqu’à l’avant-veille de sa mort. Toujours il recherchait dans sa mémoire des motifs de confiance qui le rapprochaient de plus en plus de son bon maître ; et, son crucifix à la main, il disait :

« Ah ! Si j’ai offensé quelqu’un, mon Dieu, combien je lui demande pardon ! mais de tout mon cœur ! Je demande pardon à tous les hommes, à toute la terre ; mais si j’avais été offensé, ah ! je pardonne volontiers et sans réserve. Pardonnez-moi donc, ô mon Dieu ! Comme je pardonne à tout ceux qui auraient pu m’offenser. »

Déjà muni des grâces de l’église, et toujours avec la contrition la plus vive, réconcilié des faiblesses qui échappent aux plus justes, Bailly attendait le ministre du dernier sacrement, et, bannissant de son esprit jusqu’à la pensée de la terre et de tout ce qu’elle contient, il ne considérait plus que Dieu seul et son âme.

« J’accepte, disait-il, la mort, ô mon Dieu ! comme une amende honorable que je fais à votre justice, comme un supplice que j’ai mérité ; comme la peine que vous avez prononcée, en punition et en expiation de mes péchés ; comme le passage qui doit me conduire à vous. »

Tandis que l’huile sainte coulait sur ses membres, il demandait en gémissant pardon à Dieu des fautes dont il avait été l’instrument ou l’occasion ; mais cette douleur était pour lui douce et consolante. Aussitôt après la dernière fonction, il dit :

« Grâces à Dieu, je ne suis plus de ce monde (Jean 8). Permettez ô mon Sauveur ! que j’emprunte ici vos propres paroles : Mon père, sauvez moi, délivrez-moi de cette heure (Jean 12). Que la poussière rentre dans la terre, d’où elle a été tirée, et que l’esprit retourne à Dieu, qui l’a donné (Ecclésiaste 12). Je désire ardemment me voir affranchi de mes liens, et être avec J.-C. (Philippe 1). C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole… Seigneur Jésus, recevez mon âme (Actes 7). Votre esprit plein de bonté m’aplanira la route qui conduit à vous : et, pour la gloire de votre nom, vous m’introduirez, selon vos promesses, dans la vie véritable (Psaume 142). J’y goûterai la joie à l’ombre de vos ailes ; et mon âme, attirée par vous, s’unira à vous pour jamais (Psaume 7). Oui je serai agréable au Seigneur dans la terre des vivans (Psaume 134). »

Ces paroles furent les dernières qu’il prononça distinctement ; mais ses regards vers le ciel, et le mouvement de ses lèvres, annonçaient encore sa touchante piété. Enfin, après une agonie paisible, le modèle des jeunes ecclésiastiques, le vertueux Bailly s’endormit du sommeil des justes, le 19 novembre 1781, âgé de près de 24 ans.

Tiré d’un recueil de morts édifiantes.

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