L’école moderne de l’ésotérisme chrétien

LA POSITION DU PROBLEME
Nous entreprenons l’étude d’une école de pensée qui n’est pas encore très connue et dont il convient de préciser la place, d’abord par rapport au progressisme qui a inspiré le Concile, mais aussi par rapport, au traditionalisme qui anime les adversaires du Concile. Reportons-nous, pour saisir l’enchaînement des circonstances à son début, aux dernières années du XIX ° Siècle. Le MODERNISME, un instant contenu et refoulé par les prises de position très nettes des Papes Grégoire XVI dans “Mirari Vos”, Pie IX dans “Quanta Cura” et le “Syllabus”, et Pie X dans “Pascendi”, le modernisme donc a repris une grande vigueur après la tourmente de la deuxième guerre mondiale de 1939-1945. Il s’est alors légèrement modifié pour s’incorporer les thèses socialistes triomphantes à cette époque et il a pris, à cette occasion, le nom de PROGRESSISME. Ce sont les thèmes progressistes qui ont été officialisés par les Déclarations et les Constitutions conciliaires de Vatican II.
Par réaction contre cette puissante ligne de pensée, il s’est développé, dans toute l’Eglise et spécialement en France, un fort courant anti-progressiste et donc anti-conciliaire. Ce courant a reçu, de ses adversaires, l’appellation d’INTÉGRISME et il s’est donné à lui-même le nom de TRADITIONALISME.
Les traditionalistes entendent résister à l’influence de la franc-maçonnerie, devenue dominante dans les hautes instances ecclésiastiques. Ils n’admettent, ni les “orientations” post-conciliaires, ni même les documents officiels émanés directement du Concile, les considérant comme profondément entachés de modernisme et de progressisme et comme inspirés par la maçonnerie. Animé par cet esprit de résistance, le traditionalisme est devenu un courant de pensée, minoritaire certes, mais très vigoureux.
Or il se trouve qu’à l’intérieur du traditionalisme, c’est à dire dans cette partie de l’Eglise qui est restée fidèle à la foi, un nouveau courant, discret mais tenace, à pris naissance, celui de l’ÉSOTÉRISME CHRETIEN. Ce courant présente, comme son nom le suggère, un double caractère. Il est chrétien sous quelques aspects, mais en même temps il véhicule des doctrines ésotériques qu’il proclame parfaitement compatibles avec le christianisme le plus “traditionnel”.
C’est cette prétendue COMPATIBILITE qui fait problème. Il est important d’examiner quel est le contenu notionnel de l’ésotérisme que l’on cherche ainsi à incorporer au christianisme, et de montrer que l’ésotérisme dont il est question ne relève pas du même esprit que le christianisme orthodoxe. Cette démonstration est d’autant plus nécessaire que les ésotéristes chrétiens se déclarent fortement anti-progressistes et qu’ils se rendent ainsi très séduisants pour les traditionalistes qui se sont prononcés contre le Concile.

Nous allons donc examiner les documents que l’on peut raisonnablement attribuer à l’école de l’ésotérisme chrétien. Mais pour juger ces documents nous allons rencontrer une première difficulté. Quelles sont les positions relatives de l’ésotérisme et de l’OCCULTISME ? Ces deux disciplines sont-elles aussi différentes qu’on le dit aujourd’hui ?
Les SCIENCES OCCULTES (ou occultisme) sont ainsi appelées parce que ce sont des sciences “défendues”. Elles sont dites occultes parce que, pour s’y adonner, il faut “se cacher”. Et elles sont défendues, par le pouvoir royal et par les évêques, parce qu’elles sont nocives pour la société civile et pour l’Eglise. Les sciences occultes sont essentiellement la magie, l’évocation des esprits, les arts divinatoires, les sortilèges et pour finir la sorcellerie. De ces sciences, l’Ecriture nous dit que Dieu les a toutes “en abomination”.
Or elles comportent une partie THEORIQUE, philosophique et intellectuelle, mais aussi une partie PRATIQUE, c’est à dire rituelle et opérative. Cependant, et on le conçoit très bien, il n’y a pas, dans l’occultisme, de coupure entre la théorie et la pratique. La pratique est la suite logique de la théorie. C’est ainsi que les principes de la magie rituelle sont contenus dans un certain corps de doctrine. Le titre que Eliphas Lévi (ancien abbé Constant) a donné à son principal ouvrage illustre bien ce rapport de filiation : “DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE” (1855). Le “dogme, c’est la partie philosophique et relevée. Le “rituel”, c’est la partie laborieuse et même dangereuse (parce qu’elle est démoniaque). L’occultisme, dans son ensemble, possède ainsi un “haut de gamme” et un “bas de gamme”.
Tant que les sciences occultes sont restées des sciences interdites, les théoriciens et les praticiens sont, eux aussi, restés soumis à la même clandestinité. Mais quand les censures se sont relachées, les doctrinaires n’ont plus voulu être confondus avec les praticiens qu’ils considéraient comme compromettants. Et ils ont donné à leur occultisme de haut de gamme le nom d’ESOTERISME. Ils ont continué à étudier l’hermétisme, la gnose, l’alchimie, la cabbale, le rosicrucianisme, l’hidouisme, mais sans conduire ces diverses disciplines jusqu’à leurs conséquences pratiques que sont la magie, l’évocation des esprits, les arts divinatoires… Conséquences pratiques qu’ils méprisent et qu’ils condamnent et auxquel-les ils ont réservé le terme péjoratif d’OCCULTISME.
Le divorce a été tel qu’il est devenu une véritable rivalité. Paul Lecour, le fondateur de la revue “Atlantis”, a même énoncé un principe qui fait maintenant autorité : “L’occultisme est le fléau du monde. L’ésotérisme est le salut du monde”. En d’autres termes, selon lui, l’occultisme est démoniaque et l’ésotérisme est divin.
Nous ne saurions souscrire à cette prétendue opposition. Esotérisme et occultisme ne sont fondamentalement qu’une seule et même chose. Ils sont tous les deux et conjointement le fléau du monde. Marie France James, dans ses différents ouvrages, tout en sachant les distinguer, associe néammoins ces deux disciplines dans l’expression commune d’ESOTERO-OCCULTISME.
On comprend qu’il était nécessaire de marquer la place de l’ésotérisme au moment où nous commençons l’examen des ouvrages de l’ésotérisme chrétien. Nous savons donc ainsi qu’il entraine immanquablement l’occultisme à sa suite, même s’il prétend ne pas le désirer.
CHAPITRE I : L’ABBE STEPHANE
INTRODUCTION : L’OUVRAGE DE L’ABBE STEPHANE CARACTERISTIQUES GENERALES

Le premier ouvrage de cette “Ecole” que nous examinerons sera celui de l’Abbé Henri STEPHANE intitulé : “INTRODUCTION À L’ESOTÉRISME CHRÉTIEN”
Textes recueillis et annotés par François CHENIQUE. Préface et Postface de Jean BORELLA. En deux tomes (19791983) aux Editions DERVY-LIVRES, 6 rue de Savoie – Paris Vlème. Dans la collection “Mystique et religions” (la bande qui ferme le livre neuf porte la mention “Le théologien de notre siècle”).
Si nous commençons notre étude par cet auteur : c’est qu’il a été l’un des principaux inspirateurs d’un groupe important d’écrivains qui militent dans le sens de l’Esotérisme Chrétien et qui forment véritablement une “Ecole de Pensée” dont la cohésion ne fait aucun doute.
Après une BIOGRAPHIE succincte de l’Abbé H. Stéphane, nous procéderons à une analyse résumée de sa doctrine.
BIOGRAPHIE SUCCINCTE DE L’ABBE STEPHANE
De son vrai nom l’Abbé Stéphane s’appelait André, Henri, Stéphane GIRCOURS. Il est né en 1906. C’était un mathématicien de formation. Sa vocation sacerdotale fut assez tardive. Il fut ordonné prêtre en 1941, donc à l’âge de 35 ans. Presque toute sa. vie, il a enseigné les mathématiques et donné des cours de Religion, dans des institutions privées. C’est dans un petit séminaire qu’il a eu son premier poste de professeur.
Il cultivait, dit-on, pour lui-même des tendances mystiques. Il se familiarisa de bonne heure avec saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila. Malheureusement, il découvrit aussi les livres et la doctrine de René Guénon dont il fit, dès lors, sa nourriture habituelle.
Il y joignit l’étude des ouvrages de Frithjof Schuon qui est le principal disciple et le continuateur de R. Guénon. Il ne tarda pas à incorporer ces nouvelles données à ses conceptions chrétiennes et même aux cours de Religion qu’il assurait. C’est ainsi qu’il attira l’attention de son évêque, l’évêque de Nancy, lequel fut finalement obligé de le chasser du diocèse. L’Abbé Gircours quitta le diocèse de Nancy, en Septembre 1943, avec interdiction de confesser.
Il fut alors recueilli au Collège Sainte Geneviève de Versailles où on lui confia la classe de mathématiques de préparation à l’Agro. C’est là qu’il enseigna jusqu’à sa retraite en 1973.

Il mena dès lors une vie presque érémitique. Mais sa solitude ne l’empêcha pas de recevoir des visites nombreuses et surtout assidues. Pour tout dire, il forma véritablement des adeptes. Il n’écrivit que de petits traités sur des sujets détachés. On trouvera des précisions sur sa méthode dans la préface du premier tome.
A la fin de sa vie, sans doute fatigué par ses études, troublé peut-être aussi par le vertige que l’Esotérisme entraîne bien souvent avec lui, l’Abbé Gircours a dû faire des séjours à l’Hôpital psychiatrique interdépartemental de Maréville, près de Nancy, où ses fidèles ne manquèrent pas d’aller lui rendre visite. Il est mort en 1984, dans la onzième année de sa retraite.
“L’Introduction à l’Esotérisme Chrétien” est le recueil, réuni par François Chénique, des principaux sermons et de quelques uns des courts traités laissés par l’Abbé Stéphane.
LES SOURCES D’INSPIRATION
L’Abbé Stéphane fut un prêtre instruit et familiarisé avec les questions de doctrine. A la formation religieuse classique qu’il avait reçu au séminaire et qu’il entretint assidûment par la suite, il ajouta une autre formation, de tendance orientaliste celle-là, et non moins ardemment cultivée. François Chénique, son compilateur, cite en particulier quatre auteurs comme ayant exercé sur lui une profonde influence




LA DOCTRINE DE L’ABBE STEPHANE – INTRODUCTION
Nous pouvons nous attendre à trouver, dans l’ouvrage de l’Abbé Stéphane, en conformité avec son titre, une association – d’Esotérisme – et de Christianisme
Comment ces deux doctrines vont-elles cohabiter ?
On s’aperçoit rapidement que l’auteur n’a pas élaboré un syncrétisme homogène. Il est bien évident qu’il n’a pas pu associer l’ésotérisme et le christianisme pour en former un ensemble cohérent. Il n’a pas harmonisé les deux doctrines. Il les a plutôt juxtaposées. Certains développements de l’Abbé Stéphane sont parfaitement orthodoxes.
D’autres, en revanche, sont contaminés par l’Esotérisme, mais à des degrés divers. Nous les classerons par sujet que nous examinerons les uns après les autres sans prétendre à une succession parfaitement logique puisque l’auteur luimême n’a pas produit un développement organisé mais seulement de courts traités distincts.
[…]
Pour conclure ce paragraphe sur “l’orthodoxie de l’Abbé Stéphane”, nous pouvons constater que son ouvrage a de quoi SEDUIRE certains esprits traditionalistes d’aujourd’hui, surtout par sa CRITIQUE de l’Eglise contemporaine. Il insiste, en effet, sur la DESACRALISATION de l’Eglise moderne.
Ceux qui se contenteront d’une lecture rapide pourront être frappés par cette judicieuse critique. Voilà, diront-ils, un écrivain
-qui enseigne une BONNE DOCTRINE sur des points essentiels,
-qui n’aime pas le monde moderne et sa DESACRALISATION,
-qui critique la SECULARISATION de l’Eglise post-conciliaire,
-et qui ne craint pas de parler du DEMON et de son influence considérable dans la civilisation contemporaine.
En conséquence, les lecteurs INSUFFISAMMENT attentifs classeront l’Abbé Stéphane parmi les ECRIVAINS TRADITIONALISTES. Or, c’est précisément dans cette catégorie que lui-même et ses compilateurs désirent être rangés. Et pourtant, nous allons voir, dans les paragraphes qui suivent, que le poison ésotérique imprègne toute l’œuvre de l’Abbé Stéphane et dénature complètement l’apparent traditionalisme que nous venons d’observer.
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer qu’il en était déjà ainsi de R. Guénon, qui fut son principal inspirateur au cours des années trente et quarante (de 1925 à 1950).
Guénon a CHARME, par ces incessantes références à la TRADITION, une grande partie de l’intelligentsia nationaliste et réactionnaire qui n’a pas su discerner l’Esotéro-occultisme caché sous le vernis traditionnel.
L’ESOTERISME DE L’ABBE STEPHANE – L’ABBE STEPHANE DEFINIT EXOTERISME ET ESOTERISME
Dans son “Introduction à l’Esotérisme Chrétien”, l’Abbé Stéphane insiste sur la distinction entre Exotérisme et Esotérisme. Cette distinction fait partie intégrante de son système, comme de celui de ses inspirateurs, en particulier R. Guénon et F. Schuon, comme elle fera partie également des systèmes proposés par ses disciples.
Il est donc nécessaire d’examiner ces définitions telles que les entendent l’Abbé Stéphane et les représentants de cette école.
a – Définition de l’exotérisme
L’Exotérisme c’est la Religion adaptée pour le grand public. Il existe, écrit l’Abbé Stéphane :
“…toute une littérature édifiante destinée à vulgariser l’Evangile pour le mettre à la portée de la masse.”
Or, l’Abbé Stéphane estime que, pour présenter l’Evangile à la masse, il a fallu lui faire subir une déformation. Il a fallu, écrit-il .
a – le systématiser et en faire une théorie ABSTRAITE et générale, valant pour tous et offerte à tous.
b – le SIMPLIFIER et le vulgariser pour le mettre à la portée de toutes les intelligences. Voici son texte : “Il est à peu près inévitable qu’un tel “remaniement” ait abouti à une dépréciation, à un “nivellement par la base”, à une minimisation, à un appauvrissement, à une décadence de son contenu, à un gauchissement de sa ligne primitive.” Tome II, page 89.
Pour l’Abbé Stéphane, la Religion, dans sa forme exotérique, présente un JURIDISME desséché
“Ainsi l’Eglise édifie son organisme juridico-social sur les ruines de l’Empire romain. A partir de ce moment, elle devient la théocratie romaine, héritière de l’Empire des Césars qu’elle a détrôné. A partir de ce moment, l’esprit ne souffle plus où il veut, mais où il peut, à travers les étroites cloisons du Droit Canonique, armature du nouveau régime.
“… La métaphysique d’Aristote, avec ses catégories rationnelles, vient dessécher une doctrine qui se présentait essentiellement comme un mystère de foi à découvrir et à réaliser vitalement. La vie surnaturelle… devient objet de spéculation rationnelle et objective. Elle est mise en boite, et les vérités vivantes du Dogme chrétien sont distribuées sous forme de comprimés pour tous. Le Droit Romain vient paralyser une éthique fondée sur la charité, et transformer un système d’Amour en règlement de police.” Tome II, page 24.
L’Exotérisme officiel est tenu, par l’Abbé Stéphane, comme une doctrine essentiellement limitée. Il l’oppose à la “connaissance ésotérique” qui est, estime-t-il, plus vivante et plus essentielle. Il s’exprime ainsi : “…une sorte d’ignorance systématique où d’aveuglement empêche les tenants de l’Exotérisme de voir les limites de celui-ci. La “connaissance” (au contraire) leur permettrait, dans une certaine mesure, de ne pas se laisser entamer par une foule d’illusions et d’aberrations inhérentes à un Exotérisme qui ne reçoit plus aucune lumière d’un Esotérisme méconnu.” Tome I, page 233
Il est un chapitre, en particulier où l’auteur de “l’Introduction à l’Exotérisme chrétien” ne cache pas son dédain pour la doctrine exotérique de l’Eglise, c’est celui de la MORALE “…le péché est présenté comme une transgression à une loi imposée par un législateur capricieux ou tyrannique, imposant un joug de crainte à des esclaves chargés de chaînes et les châtiant, dans sa colère, des plus effroyables peines de l’enfer.”
D’une manière plus générale et sur le plan métaphysique, l’Abbé Stéphane estime, là encore à la suite de R. Guénon, que la DISTICTION DU BIEN ET DU MAL doit être dépassée. Et il reproche à l’Eglise romaine de s’accrocher à cette distinction métaphysiquement inadmissible, à son avis.
Mais alors si l’Exotérisme de l’Eglise romaine est à ce point sclérosé et sclérosant, la logique voudrait qu’on l’abandonne purement et simplement au profit de l’Esotérisme. Absolument pas, dit l’Abbé Stéphane, il faut maintenir fermement l’Exotérisme pour le peuple, tout au moins dans la phase d’évolution cyclique dans laquelle nous sommes aujourd’hui :
“Autrement dit, ce serait déjà quelque chose et même beaucoup si, à défaut d’un ESOTERISME effectif, on pouvait, moyennant une connaissance doctrinale théorique, rendre à l’EXOTERISME, inévitable en raison du “moment cosmique”, une certaine dignité, une certaine consistance et une certaine résistance à tous les assauts de la subversion moderne, tout en sachant que l’approche, inévitable elle aussi, de la “fin du cycle”, ne peut que favoriser l’éclosion de toutes les formes de la subversion que l’Evangile prédit en la désignant par “l’abomination de la désolation établie dans le lieu saint”, à laquelle ont cessé de croire nos “progressistes” de tout acabit.” Tome I, page 233.
L’Abbé Stéphane va même recommander avec insistance la plus grande ponctualité dans la pratique Exotérique. N’essayez pas, recommande-t-il fortement, de progresser dans la voie Esotérique si vous ne commencez pas d’abord par pratiquer ponctuellement votre religion exotérique.
Cette position est celle de tous les membres de “l’Ecole de l’Esotérisme Chrétien”. Elle leur permet de travailler à une mutation de la Religion Chrétienne tout en restant à l’intérieur de l’Eglise.

b – Définition de l’ésotérisme
Pour l’Abbé Stéphane, l’Esotérisme n’est pas autre chose que le fond commun de toutes les religions. Il convient aujourd’hui,écrit-il : “… de rappeler les éléments essentiels de toute religion, ce que nous avons appelé le FOND METAPHYSIQUE, … ce fond métaphysique que l’on pourrait appeler la RELIGIO PERENNIS.” Tome I, page 372.
L’Abbé Stéphane souscrit à la thèse de l’UNITÉ TRANSCENDANTE DES RELIGIONS, qui est une très ancienne thèse maçonnique, maintes fois reprise à l’époque contemporaine, en particulier par F. Schuon dans un ouvrage qui porte précisément ce titre : “L’Unité transcendante des religions”, aux éditions du Seuil.
L’Abbé Stéphane en fait une affirmation indiscutable et il déclare s’adresser exclusivement à ceux qui admettent sans réserve cette unité transcendante. C’est à eux qu’il prêche. C’est pour eux qu’il écrit. Il ne s’occupe pas des imbéciles qui refusent d’admettre ce dogme de base. Voir Tome I, page 237.
L’Esotérisme ainsi défini ne peut pas être facilement compris par tout le monde. Il reste le privilège d’une élite : “Pour qu’une tradition ne soit pas altérée, il faut qu’elle soit accessible seulement à une élite et qu’elle ne soit pas répandue au sein des masses populaires… Il y a cependant des exceptions : la tradition peut rester intacte si elle est confiée à des INITIES qui la conserveront comme un dépôt sacré, ou même à des chefs ayant pour mission de la transmettre.” Tome II, page 226.
L’Abbé Stéphane, comme le fait si souvent son maître R. Guénon, ne dissimule pas sa commisération pour ceux qui en sont restés au PREJUGE EXOTERIQUE. “Dans le cas qui nous occupe présentement, nous sommes en présence des “réactions” de la majorité des chrétiens à l’égard de l’œuvre de R. Guénon, variables elles-mêmes selon les cas : d’abord l’attitude de ceux qui, atteints du “préjugé exotérique”, ne peuvent admettre qu’il y ait d’autre forme traditionnelle valable que la leur, et dont l’horizon mental ou psychique ne peut concevoir ou supposer des vérités d’ordre Esotérique comme l’unité transcendante des religions, ceux-là sont irréductibles et se croient obligés de justifier leur position en dénaturant l’œuvre et les intentions de R. Guénon. Nous ne songeons nullement à les convaincre et nous ne leur demandons qu’une chose c’est de garder le silence sur une œuvre qui les dépasse et ne les concerne pas.” Tome II, page 60.
Un peu plus bas, il ajoute toujours avec le même dédain : “… la majorité de nos contemporains semblent dépourvus du SIXIEME SENS qu’il faut pour comprendre la métaphysique traditionnelle.” Tome II, page 222.
L’Esotérisme est donc la doctrine d’une élite. Elle prétend aller beaucoup plus au fond des choses que le vulgaire Exotérisme, lequel reste la doctrine simplifiée en usage dans l’Eglise officielle. La doctrine ésotérique entend toucher à l’essence même du sacré.
Malheureusement l’Esotérisme, pas plus dans l’ouvrage qui nous intéresse que dans ceux des autres membres de la même école, ne fait l’objet d’un développement raisonné et homogène. Il n’est exposé que sous forme de doléances adressées à l’Exotérisme officiel, et cela d’une manière diffuse dans tout l’ouvrage. Pour connaître le contenu notionnel de l’Esotérisme Chrétien, il faut donc se livrer à un inventaire et à une classification portant sur les deux tomes de “l’Introduction à l’Esotérisme Chrétien”.
Les paragraphes qui vont suivre analyseront les principaux THEMES ESOTERIQUES qui constituent la “doctrine de l’Abbé Stéphane”. Et pas seulement la sienne, mais celle de tous les écrivains de cette école.
LE VOCABULAIRE DE L’ABBE STEPHANE
Très soigneusement élaborée sous le rapport de la présentation matérielle, la compilation de l’Abbé Stéphane que publie François Chénique se termine par un LEXIQUE des mots qui demandent certains éclaircissements pour des lecteurs de compétence moyenne.
Beaucoup de ces mots proviennent de la terminologie en usage chez les théologiens de l’Eglise grecque byzantine ou russe.
Quelques-uns, en très petit nombre, sont tirés de la littérature religieuse juive et islamique. Mais les plus nombreux sont les TERMES SANSKRITS. L’Abbé Stéphane utilise couramment le vocabulaire de la religion hindouiste. Et il est bien évident que les termes sanskrits employés par lui entraînent avec eux les notions religieuses qu’ils désignent. De sorte que ses raisonnements, du fait de la terminologie utilisée, ont une tonalité nettement syncrétique. Citons quelques exemples : “…c’est seulement de façon idéale que nous pouvons nous placer du point de vue de l’Absolu, car ce point de vue en réalité n’existe pas: ATMA ne connaît rien d’autre que lui-même.” Tome I, page 214 “Lorsque l’homme déchu voit du pain, il dit : “c’est du pain”. Lorsque l’homme véritable – le CHRIST-INDRA – voit du pain, il dit : “Ceci est mon corps.” Tome I, page 312 “La vertu comporte trois composantes : l’Humilité, la Charité, la Vérité, qui correspondent respectivement au symbolisme ascendant ou à l’aspect bénéfique et primordial des trois GUNAS encore en équilibre indifférencié dans PRAKRITI : TAXAS, RAJAS et SATTVA

TAXAS est l’humilité de la substance primordiale, la passivité et la soumission.
RAJAS est l’expansion, la ferveur, la charité.
SATTVA est la lumière, la connaissance, la vérité. Ces trois composantes correspondent aux trois mystères : l’Annonciation, la Visitation et la Nativité.” T. I, p. 231
Selon l’Abbé Stéphane, par conséquent, la religion hindouiste, dont il utilise ici les termes, enseigne, bien que sous une forme différente, les trois notions chrétiennes d’Annonciation, de Visitation et de Nativité ; il veut visiblement nous amener à la conclusion que l’hindouisme bénéficie, comme le Christianisme, d’une certaine forme de révélation divine.
Voici maintenant les termes Sanskrits contenus dans le lexique qui termine le Tome II de “L’Introduction à l’Esotérisme Chrétien” :
ADVAITA – Doctrine de la “non-dualité”
ATMA – Pronom réfléchi signifie “SOI”
AVATARA – Les Manifestations terrestres de Vishnu BRAHMA – Le Principe Suprême
ISHAVARA – Le Principe Causal
JIVA – L’Individualité vivante
KOSHA – Les enveloppes du “Soi”
MANTRA – Formule sacrée
MAYA – L’Illusion cosmique
PRAKRITI – Le Principe féminin de la Manifestation Universelle
PURUSHA – Le Principe masculin de la Manifestation Universelle
SAT-CHIT-ANANDA – Etre ou Réalité Absolue
SHARTI – La Toute Puissance divine
SHANKARA – Le Fondateur de la doctrine du Védanta
UPANISHAD – La Partie métaphysique de l’hindouisme
VEDANTA – La fin de Véda, dernier livre des “Ecritures Védiques”
Pour donner une idée du vocabulaire de l’Abbé Stéphane, nous reproduisons, ci-dessous, le poème que F. Chénique, son compilateur, a placé à la fin du premier tome, pour lui servir de conclusion et de résumé. On y discernera facilement la terminologie syncrétique et rosicrucienne qui est celle de “l’Introduction à l’Esotérisme Chrétien”. Ce poème a été composé par l’Abbé Stéphane lui-même. Jean Vaquié, L’école moderne de l’ésotérisme chrétien, Société Augustin Barruel, N° 22-23, MAI 1992
Traité XIV.4 – Tome I La fleur
La fleur, c’est le Calice qui s’ouvre
Pour boire la Rosée Céleste
Rorate, Coeli desuper
Et nubes pluant Justum.
Le Calice, c’est le Graal
Qui recueille le Sang du Christ,
Le Sang du Christ qui coule tout le long de la Croix
Et fertilise les roses qui gisent à ses pieds.
Calicem salutaris accipiam
Et nomen Domini invocabo ;
Laudans invocabo Dominum
Et ad inimicis meis salvus ero.
Jésus de Nazareth, c’est Jésus de la Fleur,
Jésus né de la Fleur, Jésus né de la Rose,
Le Rosaire, la Rose gothique,
ROSA MYSTICA
Mani padmé, Joyau dans le Lotus !
Mani padmé, Aum 1
AUM, AVM,
AVE MARIA
“Mon Bien-aimé est à moi, et je suis à Lui
Il repose entre les lys,
Jusqu’à ce que l’aurore se lève
Et que les ombres déclinent”.
“Avec des fleurs et des émeraudes
Choisis au frais matin,
Nous ferons les guirlandes
Fleuries en ton amour”.
Le Cœur du Gnostique
S’identifie au cœur de la Fleur
Le Cœur de Marie s’identifie au Cœur de Jésus,
Le Cœur du Gnostique s’identifie au Cœur du Monde
Centre de l’Etre, séjour de Brahma
L’existence est une Rose
Signée d’une Croix,
La Rose-Croix.
Et la Croix s’identifie à l’Arbre de la Vie
Et la Vie était la Lumière des hommes
Et la lumière luit dans les ténèbres
Et les ténèbres ne l’ont point étouffée.
J’ai encore demandé à la Fleur
“Pourquoi as-tu la tête penchée ?”
La Fleur m’a répondu
“O derviche ! Mon petit cœur est droit vers Allâh !”

LA MYSTIQUE DE L ‘ ABBE STEPHANE
[…]

Jean Vaquié – L’école moderne de l’ésotérisme chrétien, Sociétés Augustin Barruel n° 22-23, mai 1992
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