Les Libres-Penseurs « Persécuteurs » par Louis Veuillot

Louis Veuillot médite sur ce passage du prophète Jérémie :


« Le Seigneur m’a dit : « Ne me priez point de faire grâce à ce peuple, parce que je veux les exterminer par l’épée, par la famine et par la peste. » Alors je dis : « Ah ! ah ! ah ! Seigneur, mon Dieu ! Les prophètes leur disent sans cesse : Vous ne verrez point l’épée, et la famine ne sera point parmi vous ; mais le Seigneur vous donnera dans ce lieu une véritable paix. ».Le Seigneur m’a répondu : « Les prophètes prophétisent faussement en mon nom ; je ne les ai point envoyés, je ne leur ai point ordonné de dire ce qu’ils disent, et je ne leur ai point parlé : les prophéties qu’ils vous font sont des visions pleines de mensonges, des divinations, des illusions, des fraudes de leur coeur séduit. C’est pourquoi voici ce que dit le Seigneur touchant les prophètes que je n’ai point envoyés et qui disent en mon nom : Le glaive et la famine ne ravageront point cette terre : ces prophètes périront par le glaive et par la famine ; et les corps de ceux à qui ils prophétisent seront jetés dans les rues de Jérusalem, après avoir été mis à mort par la famine et par le glaive, sans qu’il y ait personne pour les ensevelir.»


S’il fallait parier, je parierais pour Jérémie. Dieu n’a point parlé aux prophètes ministériels. Je crains le glaive, je crains la famine ; Jérusalem ne me paraît pas un lieu sûr. Mais qui démentira les faux prophètes ? qui forcera cette société d’entendre la vérité ? Elle hait et méprise la vérité, elle ne veut point l’entendre.


Elle se cache à elle-même les ulcères qui la dévorent; elle en tire vanité. Elle s’est écartée de Dieu, elle s’est confiée à sa propre sagesse. Qui lui dira ce que c’est que sa sagesse ?


Non que les moralistes lui manquent ; ils abondent au contraire, et sont une de ses plaies. Ils lui prêchent, en haine de l’Eglise, une morale au rabais, qu’ils ont faite eux-mêmes, et qui ne sert qu’à mettre en repos les consciences tourmentées d’un reste de vertu. (…)


La peinture du vice en est devenue la prédication. On ne sait plus que le mal est mal. On souffre.
Les meilleures âmes sont incertaines, sont chancelantes, et ne savent ni quelle maladie les ronge, ni pourquoi elles conservent encore, contre tout exemple et toute raison (elles-mêmes l’avouent), un reste d’honnêteté.


Il s’en rencontre, chose lamentable, qui se disent hautement fatiguées de leur vertu, qui s’en plaignent comme d’un don funeste. La paix de la conscience ne semble pas une compensation suffisante du bonheur outrageux des intrigants.


La société, telle que l’ont façonnée les philosophes du dix-huitième siècle, n’est qu’un assemblage d’individus égoïstes qui ont lâchement accepté une loi d’enfer : la loi de se nuire réciproquement. (…)


Et les destructions deviendront nécessaires, parce que les améliorations sont impossibles.


L’autorité est un pouvoir à la fois craintif et cynique, dont la légitimité, contestée par ceux qui ne l’exercent pas, semble douteuse à ceux qui l’ont en main. Quiconque s’empare du pouvoir l’affaiblit, et va se retirer tout à l’heure pour l’affaiblir encore.

On y entre pour soi et sa coterie, on s’y occupe de soi, on y vit au jour le jour. Ce serait peu de gaspiller le présent, on gaspille l’avenir, en haine de l’inévitable héritier qui déjà frappe à la porte. Peu de force, point d’ascendant ; la ruse pour arriver à la tyrannie ; pas une inspiration qui concilie la confiance et le respect ! Prophètes de la prospérité, croyez-vous en vous-mêmes ?


Un cri général s’élève : « Que faire ? » Mille voix répondent. Chacune ouvre un avis différent que réprouvent unanimement les autres. Le seul accord possible de tant de doctrines, leur oeuvre commune et uniforme, est de miner l’ordre actuel ; il croulera un jour tout d’une pièce ; il n’en restera rien.


Heureux, en ces jours sombres, heureux les fils de l’espérance ! (…) Par-delà les fumées du feu et les poussières de la ruine, ils apercevront la vie et la paix.


Déjà même, prophètes par la grâce du baptême, ils voient !


Ils voient la société de l’avenir se développer dans les splendeurs de l’Evangile, comme le voyageur fatigué voit sous un rayon du soleil apparaître aux limites de l’horizon la cité magnifique où peut-être il n’arrivera pas.


Il la voit, il en compte les clochers et les édifices ; le chemin qu’il suit y mène certainement ; mais il en est loin encore, ses forces peuvent l’abandonner. Qu’importe ? il se tourne vers ses frères, égarés dans les profondeurs de la nuit et du désert, et leur signale en mourant la route du Seigneur. (…)


La sagesse impie a dit aux hommes : Chacun pour soi ! Tous et chacun se sont perdus. Mais, lorsque la charité chrétienne écrira sur leur bannière : Chacun pour tous, tous pour chacun ! alors chacun sera pour Dieu, Dieu sera pour tous, et les multitudes seront accueillies dans le sein qui peut bercer et allaiter le monde comme un petit enfant. (…)


L’homme qui vous outrage aujourd’hui, mon Dieu, est celui qui vous outragea toujours. Votre loi change les coeurs. Il ne vous est pas plus difficile de transformer le monde qu’un seul coeur. Le coeur a toujours des besoins que vous seul pouvez combler, et toute la malice de l’homme ne saurait inventer un crime que vous ne puissiez pardonner. Point de limite où le pardon n’arrive sur les pas du repentir, point de limite où vos enfants puissent perdre pour le monde l’espérance du salut.


Mais ce salut toujours prêt, toujours offert, l’homme voudra-t-il l’accepter ? L’on ferme les yeux, pour ne point voir de toutes parts éclater les témoignages d’un abominable refus. L’orgueil voudra-t-il se repentir ? l’égoïsme voudra-t-il s’engager sous la sainte bannière de la charité ?


S’ils le veulent, le monde est sauvé, s’ils ne le veulent pas, Dieu sauvera quelques âmes, et laissera périr le monde.
Seigneur, que le travail de ma vie contribue à augmenter d’une seule le nombre de ces âmes.


Des signes éclatent, et les aveugles eux-mêmes sont parfois saisis d’épouvante. Dieu, qui a frappé en vain pour avertir, semble prêt maintenant à frapper pour punir ; la conscience des peuples s’attend à des désastres inouïs. Encore un peu de jours, et la fange où nous sommes ne sera plus que le fond vaseux d’une mer de sang. Ma langue confessera la justice des vengeances de Dieu.


Certes, Seigneur, vous êtes juste !


Qui donc n’a pas grossi de ses crimes les vapeurs d’orage amoncelées sur nous ? Si la foudre m’atteint, elle tombera sur une tête coupable, je le reconnais, mais mon iniquité m’a révélé vos miséricordes, et c’est pourquoi j’ose parler aux autres de leurs iniquités. A vous, Seigneur, je ne parlerai que de votre clémence.


Vous savez où le pardon s’épuise, où la vengeance doit éclater ; je sais seulement que vous êtes juste. Soumis et tremblant, j’adore vos décrets ; mais vous ordonnez qu’on vous prie, et ce n’est pas votre vengeance que j’appelle !
Eclairez ces coeurs ignorants ; apprenez-leur à ne pas désespérer, à ne pas se croire avancés dans le crime plus loin que ne peuvent aller vos miséricordes. Faites pour tous, ce que vous avez fait pour moi.


Père saint, ayez pitié du malheureux qu’on avilit, du pauvre qu’on opprime, de l’innocent que veulent corrompre tant de souffles impurs ! Ces infortunés à qui vous demanderez des comptes déjà si terribles, délivrez-les des crimes de leur postérité !


Grâce pour les enfants ! grâce pour l’avenir !


Les Libres-Penseurs, « Persécuteurs » XX, Louis Veuillot

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