Qu’est-ce que le Corps mystique du Christ ?Garrigou-Lagrange

L’Église corps mystique du Christ

Multi unum corpus sumus in Christo, singuli autem alter allerius membra. (Rom., XII, 5)

L’Église fondée par Notre-Seigneur est une société extérieure, visible, hiérarchique, dans laquelle l’autorité suprême appartient au successeur de Pierre, société qui a pour mission de conserver et de répandre la doctrine évangélique et de sanctifier les fidèles par l’administration des Sacrements, l’oblation du Saint Sacrifice, et la direction des âmes. — Les protestants, qui ne veulent pas admettre la hiérarchie visible de l’Église, méconnaissent les paroles de Jésus : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle »(1). « J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas, et pour que, une fois converti, tu affermisses tes frères »(2). Après la Résurrection il fut aussi dit à Pierre : « Pais mes agneaux. Pais mes brebis »(3). Pierre a été ainsi constitué Pasteur suprême, Vicaire de Jésus-Christ, et ces paroles divines ont été dites pour lui et pour ses successeurs jusqu’à la fin des temps : « portae inferi non praevalebunt ».

Mais l’Église, tout en étant visible par son côté extérieur, est une société spirituelle essentiellement ordonnée à la vie de l’éternité ; comme dit saint Paul, elle est un corps mystique, dont les membres sont unis par la vie surnaturelle au Saint-Esprit, qui est l’âme de ce corps, au Christ, qui en est la tête, en communion avec les âmes du purgatoire et les saints du ciel. C’est là une doctrine des plus fondamentales et des plus sublimes de notre sainte religion. Essayons de la rendre saisissable, et voyons : 1° Ce qu’est le corps mystique du Christ ; 2° Comment se fait l’incorporation des fidèles au Christ et quel est le rapport des membres à la tête ; 3° Qu’est ce que la Communion des Saints, ou quel est le rapport des membres entre eux.

Cette expression, si souvent employée par saint Paul, montre la ressemblance de l’Église avec notre corps physique, ou avec un corps moral, comme une famille ou une patrie.

Notre corps physique est un assemblage d’organes et de membres qu’anime un même principe, l’âme, dont les plus hautes fonctions s’exercent dans la tête, qui voit, entend, dirige les membres et transmet l’influx nerveux à tout l’organisme. Les organes ne forment réellement un corps, que parce qu’ils sont vivifiés par la même âme et réunis vitalement à la tête. Lorsque, avec la vieillesse, l’organisme s’use, on remplace en lui ce qui est détérioré par des instruments artificiels, qui ne font point partie du corps de l’homme, car ils n’en reçoivent pas l’influx vital.

Dans un corps moral, comme une famille ou une patrie, il y a aussi des membres, animés d’un même esprit de famille ou d’un même esprit national et groupés sous la direction d’un chef ou d’une tête. Dans une famille, le père, la mère, les enfants, forment un ensemble dont toutes les parties sont unies par les liens du sang, de l’affection, de l’intérêt commun, de l’honneur, des ancêtres, du nom, de la ressemblance. Ces liens sont en même temps des principes vitaux, qui animent tout. La famille forme vraiment un corps moral dans lequel on vit d’affection, de dévouement, de souvenirs, de tout ce qui unit. — Il doit en être de même dans la patrie, dont nous sommes les débiteurs selon son excellence et les bienfaits de toutes sortes que nous avons reçus d’elle. « Après Dieu, dit saint Thomas, c’est à nos parents et à la patrie que nous devons le plus » (IIa IIae, q. 107, a. 1). Le vrai patriotisme est la vertu morale de piété filiale, qui, sous la lumière de la foi surnaturelle et de la prudence chrétienne, est, comme chez un saint Louis, chez une sainte Jeanne d’Arc, une vertu infuse, parfaitement subordonnée à l’amour de Dieu et de tous les hommes en lui.

L’Église forme un corps supérieur encore, qui réunit les âmes et les patries pour les introduire dans le royaume de Dieu. Ce corps supérieur est appelé corps mystique. Pourquoi ? Parce que, dans l’Église, le principe qui anime tout est essentiellement mystérieux, et infiniment supérieur, infiniment plus unitif que l’âme de notre corps, ou que l’esprit d’une famille ou d’une nation. L’âme du corps mystique est le Saint-Esprit sanctificateur, qui habite dans toutes les âmes justes, mais qui exerce ses fonctions les plus hautes par l’Humanité du Christ. Le Saint-Esprit est la source des grâces, il répand la charité dans les cœurs, mais toujours par l’intermédiaire de la sainte âme du Sauveur, qui est vraiment comme la tête du corps mystique. Jésus en effet a reçu la plénitude de la grâce sanctifiante, qui est ordonnée à la sanctification de toute l’humanité. Nous entrons dans ce corps par le baptême, qui, en nous appliquant les mérites du Sauveur, nous remet le péché originel et nous fait enfants de Dieu.

Il y a dans ce corps mystique une grande diversité, mais une très profonde unité, c’est ce qui en fait l’harmonie.

La diversité est celle des nations et des races les plus différentes, groupées par le baptême sous un seul Esprit, sous un seul chef. Saint Paul dit : « Soit juifs, soit grecs, soit esclaves, soit libres, tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit. Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs » (I Cor., XII, 13). C’est pourquoi, à la Pentecôte, les Apôtres parlent miraculeusement plusieurs langues inconnues, pour montrer que l’Évangile devait être prêché à toutes les nations malgré les différences de races, de coutumes, de mœurs, d’institutions.

La diversité est aussi celle des fonctions. Ainsi saint Paul, ibid. et Ephes. IV, 11, décrivant les détails de ce corps mystérieux, nous parle des fonctions subordonnées des yeux, des mains, des pieds. Ces derniers symbolisent ceux qui, dans la vigne du Seigneur, sont voués à la vie active ; le pied ne peut dire : « puisque je ne suis pas main, je ne suis pas du corps ». La main ne doit pas non plus vouloir faire la fonction des yeux. Que serait un corps sans la diversité des fonctions, un corps humain dans lequel tous les membres auraient la dignité de l’œil ? mais l’œil lui-même ne pourrait exister.

L’unité la plus profonde règne et doit régner de plus en plus dans cette diversité. Tous les chrétiens sont parents, frères, membres d’un même corps. Ces membres sont ou doivent être unis bien plus étroitement encore qu’on ne l’est dans une famille humaine. Il doit y avoir entre eux, comme on l’enseigne communément, unité de foi, unité d’obéissance à la hiérarchie, unité de culte, surtout par la sainte messe, unité de nourriture par la communion, unité de vie, puisque chacun doit se nourrir de Jésus-Christ ; unité de sentiments, d’affection, d’intérêts supérieurs et éternels, d’espérance et de charité. Tous ayant à vivre de la grâce et plus tard de la gloire, il y a aussi pour eux unité de fortune, les mérites du Christ, et unité d’héritage, la vie éternelle.

Ainsi donc, comme nos membres forment un corps physique, de même tous les fidèles, unis dans la foi, l’espérance et la charité, forment le corps mystique de Notre-Seigneur ; ils sont ses membres ; bien plus, ils sont les membres les uns des autres, « singuli autem alter alterius membra » (Rom., XII, 5), comme les doigts de la main se prêtent un mutuel secours.

Comment se fait l’incorporation au Christ ?

Jésus a dit : « Je suis la vigne dont vous êtes les rameaux; celui qui reste en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit » (Jean, XV, 5). Il pria son Père avant la Passion en disant : « Qu’ils soient un comme vous mon Père et moi nous sommes un; la lumière que vous m’avez donnée, je la leur ai donnée, pour qu’ils soient un, comme nous sommes un » (Jean, XVII, 21).

Saint Paul (Rom, VI, 5) dit aussi que l’incorporation au Christ se fait par une union semblable à la greffe, qui mêle intimement deux vies jusqu’à les confondre, et qui absorbe dans la vie du tronc celle du rameau greffé. « Si la racine est sainte, les branches le sont aussi. Si une branche d’olivier sauvage a été entée sur l’olivier franc, elle participe à sa sève » (Rom., XI, 16-24).

Les chrétiens vivent d’une vie nouvelle; le Christ vit en eux par la foi. Il doit être le principe de leurs pensées, de leurs paroles, de leurs actes. Voyons comment le Christ exerce ses fonctions de tête de l’Église, et comment les membres de son corps sont de plus en plus vivifiés par lui.

Jésus a tout d’abord exercé ses fonctions de tête de l’Église en méritant et satisfaisant pour nous. Les mérites du Sauveur avaient une valeur infinie, parce qu’Il était le Verbe fait chair, et Il a pu nous communiquer ces mérites en stricte justice, parce qu’Il était constitué tête de l’humanité. De même qu’autrefois Adam, constitué tête de l’humanité, nous a fait perdre par son péché la vie de la grâce, ainsi la justice ou sainteté de Jésus a pu se répandre sur nous et rendre à tous la vie surnaturelle. La substitution du Christ mourant pour nous s’explique admirablement à la lumière de cette doctrine révélée : Jésus a reçu la grâce capitale, qui le constituait tête de l’humanité, et devait se déverser sur ses membres. « De sa plénitude nous avons-nous reçu » (Jean, x, 16). « Dieu l’a donné pour chef suprême à l’Église, qui est son corps » (Ephés., I, 23).

Jésus exerce encore actuellement ses fonctions de tête ou chef de l’Église, en intercédant pour nous, et en nous communiquant les grâces qu’il nous a méritées sur la Croix. Il nous les communique comme l’instrument animé toujours uni à la Divinité, source de toute grâce (4). Ainsi dans notre corps, la tête communique aux membres l’influx vital, qui a son principe dans l’âme. — Le Christ, comme Verbe, habite en nous avec le Père et le Saint-Esprit; le Christ comme homme ne peut habiter dans l’âme des justes, mais ils sont constamment sous son influence. Les tressaillements du Sacré-Cœur, les pensées et les désirs de l’âme de Jésus nous transmettent chaque jour la vie surnaturelle. Et comme des grâces toujours nouvelles sont incessamment accordées aux âmes, il y a une activité du Christ qui ne cesse pas.

Cette activité du Sauveur transmet aux infidèles les lumières de la foi, aux pécheurs la contrition qui justifie, aux justes la charité persévérante, aux âmes du purgatoire l’indulgence qui délivre, aux saints du ciel la gloire qui est le couronnement de la grâce. — Jésus, au cours des âges, éclaire ainsi et réchauffe tout ce qui vit surnaturellement.

Il est le soleil spirituel des âmes, toujours le même au-dessus des générations qui passent. Son influence s’exerce surtout par le Sacrifice de la Messe, qui perpétue en substance celui de la Croix jusqu’à la fin des temps. C’est le sacrifice unique, non pas précisément renouvelé, mais continué en substance (idem nunc offerens), perpétué en quelque sorte au-dessus du temps, et appliqué aux générations qui se succèdent; il est comme la source d’eau vive intarissable, à laquelle tous peuvent et doivent venir se désaltérer. Mais l’influence du Sauveur n’est pas restreinte au Sacrifice de la Messe et aux sacrements ; il est des peuples qui ne connaissent encore ni l’Eucharistie, ni le baptême, ni l’absolution, il n’en est pas qui soient entièrement soustraits à l’influence du Verbe fait chair : les peuples les plus dégradés reçoivent du Christ des éclairs surnaturels, des grâces actuelles ordonnées au salut (5).

Vraiment le Christ exerce sans discontinuer cette influence de la tête sur le corps tout entier.

Et de même que la Vierge corédemptrice nous a mérité d’un mérite de convenance tout ce que le Christ nous obtenait en stricte justice, ainsi transmet-elle toutes les grâces que nous recevons; elle est comme le cou virginal qui unit le chef aux membres, les Pères disent qu’elle est l’aqueduc des grâces. Le Bhx Grignon de Montfort surtout a mis cette doctrine en vive lumière.

Si telle est l’influence de Jésus et de Marie dans le corps mystique, comment les membres reçoivent-ils la vie? Ils la reçoivent par une sanctification progressive.

Le baptême leur donne la vie de la grâce et efface le péché originel en remettant la peine capitale due au péché. Si l’on meurt sitôt après le baptême, on va au ciel tout droit; l’âme jouit de la suprême béatitude en attendant que le corps lui-même soit ressuscité et glorifié. Si, après le baptême, l’âme retombe dans le péché, pour obtenir le pardon de la faute elle doit l’avouer et s’en repentir, et s’il y a dans sa contrition une charité intense, elle peut même obtenir la remise de toute peine, parce qu’elle s’approprie, par l’amour et la douleur du péché, les mérites et satisfactions du Christ Jésus. L’Eucharistie surtout nous fait parvenir à cette conformité de volonté avec le Sauveur. Mais la délivrance du péché, pour être parfaite, et l’incorporation au Christ, pour être intime, doit suivre les trois phases de la vie purgative, illuminative et unitive. Avant de nous communiquer la vie glorieuse, Jésus nous communique la vie de la grâce qu’il vécut ici-bas au milieu des luttes.

Il faut d’abord, dit saint Paul, mourir de plus en plus à l’homme terrestre, « dépouiller le vieil homme, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché » (Rom, VI, 6). — « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais transformez-vous par le renouvellement de l’esprit, afin que vous éprouviez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rom., XII, 2). — « Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises. Si nous vivons par l’esprit, marchons aussi par l’esprit » (Gal., V, 24). — Les Apôtres, dans l’exercice de leur ministère, sont persécutés, « portant toujours avec eux dans leur corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée en eux » (II Cor., IV, 10). Ces idées, répétées par saint Paul sous les formes les plus diverses, sont un des points fondamentaux de la doctrine spirituelle, qui est le commentaire de celle du Maître : « Qui sacrifie sa vie la retrouve transfigurée. Si le grain de froment ne vient à mourir, il reste seul; s’il se corrompt, il porte beaucoup de fruit ».

Ainsi purifié, le chrétien « doit se revêtir de l’homme nouveau » (Coloss., III, 3-17), qui s’éclaire et se renouvelle sans cesse à l’image de son Créateur : « Revêtez-vous d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience, vous supportant les uns les autres et vous perdonnant réciproquement, comme le Seigneur vous a pardonnés. Mais surtout revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection ». — Il faut imiter Jésus et ceux qui Lui ressemblent, il faut avoir ses sentiments, prendre l’esprit de ses mystères, de sa Passion, de son crucifiement, de sa mort, de sa sépulture, de son ascension. Ainsi saint Paul souffre-t-il les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ soit formé dans l’âme des fidèles, jusqu’à ce que leur âme soit éclairée de la vraie lumière de vie.

Enfin l’âme ainsi éclairée et configurée au Christ doit vivre en union continuelle avec Notre-Seigneur. Col., III, 1-4 : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu : affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles de la terre, car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. » — Col., III, 15 : « Et que la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés de manière à former un seul corps, règne de vos cœurs; soyez reconnaissants. Que la parole du Christ demeure en vous avec abondance, de telle sorte que vous vous instruisiez et vous avertissiez les uns les autres en toute sagesse; sous l’inspiration de la grâce, que vos cœurs s’épanchent en Dieu en chants, par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels. Et quoi que ce soit que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus, en rendant par Lui des actions de grâces à Dieu le Père. » — Col., III, 4 : « Et quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez vous aussi avec lui dans la gloire. »

Ainsi, par une sanctification progressive, chaque membre du Christ doit recevoir la vie surnaturelle, jusqu’à ce qu’il arrive à l’âge parfait.

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