Témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignacignac

Témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignacignac.

paru dans « Inchiesta sul Cristianismo »
(« Enquête sur le Christianisme ») Traduction établie par Madame Marie-Christine Ceruti
et publiée avec son autorisation.

    C’est en 1984 qu’est née la « querelle » [1] entre les spécialistes de la Bible et, plus généralement, entre ceux qui étudient les origines du Christianisme. C’est à cette époque-là qu’a paru dans les librairies françaises un petit livre d’aspect modeste au titre discret « la Naissance des Evangiles Synoptiques » [1], imprimé par un petit éditeur spécialisé. Moins de cent pages dans la première édition, un peu plus dans la seconde édition parue « avec la réponse aux critiques », écrites par un auteur inconnu de la grande masse : un certain Jean Carmignac, bibliste et prêtre parisien. Rien d’extraordinaire, par conséquent, mieux, une apparence de modestie. Voire d’ennui.


Mais ici, plus que jamais, les apparences trompent : parce que si l’ « abbé » [1] Carmignac a par hasard raison, « d’entières bibliothèques devront passer dans le rayon des livres inutiles », comme l’a écrit un spécialiste. Si ces petites pages de rien disent vrai, « la lecture entière du Nouveau Testament sera à revoir » et « l’exégèse biblique du futur devra suivre des chemins complètement différents de ceux qu’elle a suivis depuis deux cents ans ». C’est ce que me disait l’auteur, réservé, doux, hostile aux polémiques, mais bien sûr de son fait, avec une demi siècle d’études super-spécialisées derrière lui.
Dans cette querelle, en fait, l’attention du public était attirée par le livre mais aussi par l’auteur, personnage hors du commun, bien qu’il fit tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas le devenir, pour être laissé en paix au milieu de ses livres et de ses études.

   Déconcertante fut, dès le premier instant, ma rencontre avec lui : l’adresse de Paris, obtenue au téléphone, ne correspondait pas à une maison, mais à une petite porte à côté d’une église, la paroisse de Saint François de Sales, dans le bourgeois 17e « arrondissement » [1].
Monté par un escalier de bois qui craquait dans le silence de ce qui ressemblait à un bâtiment inhabité, je sonnai au dernier étage à une porte, et un soupirail s’ouvrit par lequel se montra un vieillard menu, le visage effilé, les cheveux blancs, habillé – mirabile dictu! – vraiment en prêtre, avec tout ce qu’il fallait de soutane et de col blanc.


L’apparition m’indiqua une chaise sur le palier, proféra quelques monosyllabes, puis la porte se referma. Le mystère se dissipa peu après lorsque la porte se ré-ouvrit, qu’il en sortit une personne et que sortit aussi l’abbé Carmignac souriant et cordial, qui m’introduisit dans sa maison. Cette dernière, plus qu’un logement, se révéla être un dépôt de livres et de manuscrits, avec juste la place pour un petit bureau – encombré lui aussi de papiers – et un lit.


L’attente sur le palier? C’est que l’érudit, le bibliste, professeur Carmingac n’oubliait pas qu’il était aussi – surtout – un prêtre : « Je suis vicaire, ici, et chaque jour je dédie un peu de mon temps à ce que la plupart de mes confrères de France ne veulent plus faire : confession et direction spirituelle. Vous voudrez bien m’en excuser, mais je finissais juste de confesser ».


Par cela et par d’autres signes il apparaissait aussitôt clairement que Jean Carmignac appartenait à ces spécialistes de la Bible qui ne se limitent pas à traiter ces pages comme un objet quelconque d’érudition, mais comme base d’une foi vivante et vécue.

   Fils de pauvres gens de la campagne française, entré au séminaire où il se signala aussitôt pour son goût de l’étude, le jeune Carmignac fut rapidement envoyé à Rome pour se préparer à devenir professeur dans son petit diocèse.


Après avoir acquis licences et diplômes, c’est une jeune tellement au fait des études bibliques (hébraïques surtout) qui revint en France, que son évêque lui-même l’envoya à Paris, pour qu’il n’étouffât pas en province. Et puis, en 54, il obtient une bourse d’études pour Israël et c’est le premier contact avec les manuscrits de la communauté Essénienne de la Mer Morte, découverts depuis peu dans une grotte. Un monde nouveau pour l’hébraïsant qui connaissait sur le bout des doigts la langue de l’Ancien Testament mais qui s’approchait pour la première fois d’une langue sémite comme celle de Qumrân riche de nouveautés, de surprises. Il devait en devenir un des plus grands experts mondiaux.


Fondateur, directeur et, naturellement, unique rédacteur de la « Revue de Qumrân » [1] (le seul journal qui s’occupe de façon exclusive de ces textes re-émergés après deux mille ans, comme par miracle), Carmignac maintenait sa publication à un niveau d’érudition très élevé. Mais combien êtes-vous dans le monde à vous occuper de Qumrân? lui demandai-je. « A temps plein, je crois une dizaine, une douzaine au maximum… », répondit-il désarmant.

   Des écritures hébraïques de la Mer Morte aux Evangiles et à leur origine sémitique : ce fut un tournant pris en 1963, et, depuis lors, poursuivi avec détermination, jusqu’à sa mort près de vingt-cinq ans plus tard. Il me raconta comment les choses s’étaient passées.


« J’ai commencé par hasard à m’occuper de la naissance des Evangiles. En traduisant les textes de Qumrân, je constatais beaucoup de rapports avec le Nouveau Testament et j’ai pensé que je pourrais en tirer un commentaire à la lumière des documents de la Mer Morte. J’ai décidé de commencer par l’Evangile de Marc et, pour mon usage personnel, j’ai voulu voir quel son il rendait traduit dans l’hébreu de Qumrân. »


Et là commencèrent les surprises : « J’imaginais qu’une semblable traduction aurait été très difficile à cause des différences considérables entre la pensée sémitique et la pensée grecque. Et au contraire j’ai découvert aussitôt, stupéfait, que la traduction se révélait extrêmement facile. Après une seule journée de travail – c’était en avril 63 – j’étais déjà convaincu que le texte de Marc ne pouvait pas avoir été rédigé en grec : ce devait être, en réalité, la traduction grecque d’un original hébreu. Les grandes difficultés auxquelles je m’attendais avaient toutes été résolues par le traducteur hébreu-grec qui avait transposé mot pour mot, en conservant jusqu’à l’ordre des termes requis par la grammaire hébraïque ». En somme « plus j’avançais dans mon travail et plus – d’abord chez Marc et puis chez Matthieu – je découvrais que le corps visible du texte était en grec mais que l’âme invisible était sémitique, sans aucun doute possible ».

   Dans la conclusion de son petit livre – véritable pierre jetée dans la mare de l’exégèse biblique moderne – Carmignac a résumé en huit points ce qu’il définissait comme « les résultats provisoires de vingt années de recherche sur la formation des Evangiles Synoptiques ». Les mots sont mesurés, les degrés de probabilité attentivement gradués : « Primo il est certain que Marc, Matthieu et les documents utilisés par Luc ont été rédigés en langue sémitique ». Suit un deuxième point : « Il est « probable »[2] que cette langue sémitique soit l’hébreu plutôt que l’araméen ». Troisième point : « Il est « assez probable » [2] que l’Evangile de Marc ait été composé en lanque sémitique par l’apôtre Pierre lui-même ».


L’importance de ces affirmations  (calmes mais fondées sur deux décennies de travail) n’échappe pas aux experts, lesquels savent bien que déjà Erasme de Rotterdam, au XVIe siècle, avançait l’hypothèse que derrière le texte grec des trois premiers Evangiles – les Synoptiques – se trouvait un original hébreu.

Ensuite, cependant, cette hypothèse fut pourchassée et rejetée au rang des thèses inadmissibles par la critique de « la philosophie des lumières » (ensuite la critique rationaliste, puis positiviste, puis historiciste) qui au XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui a dominé le camp de ce qu’on appelle « l’incroyance » et a pénétré pour finir même chez beaucoup d’experts chrétiens ; d’abord protestants mais, depuis quelques temps, aussi catholiques. Carmignac se refusait à citer des noms, à entamer des polémiques ; il voulait que ce soient les faits qui parlent pour lui. A travers ses paroles cependant (et les accusations explicites d’un autre Français, Claude Tresmontant qui, arrivé dans ces mêmes mois, bien que par d’autres voies, aux mêmes conclusions, les avait exposées lui aussi dans un livre, « le Christ Hébreu »[1]), on comprenait bien à quel point les études que le Nouveau Testament étaient, à son avis, dominées par des préjugés non scientifiques.

   On part assez souvent, me disait-il, de présuppositions indéracinables comme : « Les Evangiles « doivent » [2] être des compositions tardives, des textes dans lesquels ont conflué les préoccupations et les ajustements de la communauté primitive telles, par leur qualité et leur quantité, qu’elles rendaient pratiquement impossible d’y retrouver la voix authentique du Jésus qui prêchait en Palestine ». Il continuait en énumérant d’autres préjugés « non scientifiques » : « Les Evangiles « doivent » [2] être compris dans le contexte de la culture hellénistique, et donc « doivent » [2] avoir été composés en grec ».

Et encore : « Les Evangiles « doivent » [2] être aussi le résultat d’une longue et obscure préhistoire orale parce que en eux, à chaque page, explose le surnaturel, le prodigieux : maintenant, étant donné que le miracle est impossible dans la vision « rationaliste » du monde, qu’il n’est de toute façon pas acceptable par la mentalité de tant d’intellectuels modernes, il faut supposer un temps adéquat pour que la « légende » chrétienne puisse se former, se coaguler dans les textes évangéliques, sous l’influence aussi des religions à mystères arrivées de l’Orient dans l’Empire Romain ». C’est avec des a-priori de ce genre, faisait comprendre Carmignac, que continue à travailler une grande partie de la critique biblique, celle-là précisément qui occupe jusqu’aux chaires des universités et qui domine les journaux et les maisons d’édition.

   Carmignac me rappela la longue et fatigante traduction en français du livre de A.T.Robinson, l’évêque anglican qui venant de premières positions rationalistes, « démythisatrices », se convertit en 1976 à une lecture du Nouveau Testament conforme à l’antique tradition chrétienne. Carmignac lui-même prépara aussitôt la traduction, mais les interventions – manifestes et occultes – du « lobby » [3] de certains spécialistes en avaient empêché la publication. Paolo Sacchi, l’hébraïsant de l’université de Turin, dans un des premiers compte rendu sur le livre-bombe de Carmignac jugeait « évidente » la thèse de la composition en langue sémitique des Evangiles, à tel point que, écrivait-il, « on se demande spontanément avec quel poids les problèmes idéologiques ont pesé sur la recherche biblique pour que jusqu’à aujourd’hui la thèse opposée ait prévalu ». En réalité, continuait Sacchi, qui est un des spécialistes les plus estimés en cette matière, « toutes la question est grevée de problèmes idéologiques et je doute donc que la thèse de Carmignac soit retenue. Je crains même qu’elle ne finisse comme celle de Robinson ».

   En effet, Sacchi fit une prophétie facile. Pierre Grelot, prêtre, bibliste célèbre de l’Institut Catholique de Paris, une des plus grandes universités catholiques, est intervenu comme la foudre avec vingt-deux observations critiques qui s’efforçaient de démolir, même de tourner en ridicule le travail de son collègue et confrère Carmignac. Lequel répondit avec autant de contre-observations.


La critique finale de Grelot disait : « En ce qui concerne Carmignac, ses hypothèses constitueront peut-être la base de l’exégèse des Evangiles vers l’an deux mille. Je pense plutôt qu’elles dormiront dans le cimetière des hypothèses mortes. On ne peut exclure que, de temps en temps, un érudit les déterre : mais en vain! J’aurais du moins jeté par avance, avec une certaine peine, quelques pelletées de terre sur leur tombe : les hypothèses de ce genre méritent bien un tel hommage ».


Réponse de Carmignac à une telle agression : « Je prie le Seigneur de nous accorder à tous deux, à M.Grelot et à moi, une bonne santé jusqu’à l’an deux mille (et même au-delà). Et j’invite l’ « abbé » (1) Grelot à nous rencontrer alors, au jour et au lieu qui lui plairont, pour que nous constations ensemble lequel des deux aura été le meilleur prophète ».

   Le souhait de l’abbé Carmignac ne s’est pas réalisé. Et personne ne peut dire si sur sa fin subite a de quelque façon pesé l’amertume due à ce qu’il a défini dans une lettre privée comme « une authentique persécution » organisée par ses collègues, souvent confrères dans le sacerdoce. En effet, avant la publication de son petit livre, il était estimé et étudié par ceux-là même qui ensuite se refusèrent à le saluer et, ce qui est pire, lui fermèrent les portes des maisons d’édition, si bien qu’il se vit contraint d’écrire en anglais de publier ainsi à l’étranger, comme si elle était un texte clandestin, cette oeuvre dans laquelle il comptait donner des preuves irréfutables de ses affirmations et qu’il pas eu le temps de terminer.

   Mais pourquoi la certitude de Carmignac a-t-elle suscité tant de réactions dures et méchantes : cette certitude (atteinte à l’issue d’un travail acharné l’ayant conduit à retrouver jusqu’à 90 traductions hébraïques du Nouveau Testament) que Matthieu, Marc et les documents utilisés par Luc ont été écrits non pas en grec mais dans une langue sémitique?


Comme me l’expliqua de vive voix le vieux savant, en me rappelant ce qu’il avait écrit, si la langue des Evangiles à l’origine était l’hébreu (ou l’araméen, même s’il penchait, lui, pour la première éventualité), c’était le signe qu’ils ont été composés alors que le Christianisme naissant était encore confiné en Palestine et n’avait pas déjà explosé dans les territoires de l’Empire, où pour se faire comprendre il fallait s’exprimer en grec, l’anglais de l’époque.

   Mais alors, observait-il, « toute la datation des Evangiles doit être révisée et située à une date antérieure. Si vraiment, comme cela semble certain, les Evangiles ont été écrits en hébreu, ils « collent » aux évènements, ils rapportent des paroles et des faits contrôlables directement par ces témoins encore vivants, sur les lieux même où ils se sont passés. Ce ne sont donc pas des compositions suspectes du point de vue historique, elles n’ont pas été soumises à ces longues manipulations de la communauté croyante dont parle l’exégèse aujourd’hui dominante. Il s’agit au contraire de documents historiques, presque de chroniques, de toute première main : et par conséquent leur niveau de crédibilité s’élève d’un coup, les certitudes de la foi viennent s’appuyer sur des confirmations historiques ».

   Si on tient la datation qui jusqu’à présent est reconnue presque partout, Marc aurait été composé vers l’an 70, date cruciale parce que c’est celle de la destruction de Jérusalem par les Romains, avec en conséquence la disparition définitive de ce monde hébreu qui avait été celui de Jésus et de ses premiers disciples ; Matthieu et Luc auraient été composés entre 80 et 90 ; Jean à la fin du siècle (quelqu’un s’est avancé même jusqu’à parler de 170…).


Carmignac observait (et avec lui Robinson, Tresmontant et d’autres exégètes qui émergent ça et là) que déjà autour de l’année 50 le Christianisme a explosé en dehors du monde palestinien. Donc, à partir de ce moment il aurait été inutile, pis dangereux, d’écrire dans une langue locale les documents de la foi. Si l’original des Evangiles est vraiment sémitique, c’est parce qu’ils ont été écrits aussitôt, entre l’an 30 (date probable de la mort de Jésus) et l’an 50 ou à peine plus tard.

   A travers des considérations qu’ici la place empêche d’exposer, le savant solitaire enfermé dans son ermitage parisien proposait cette datation : Marc n’a pas été écrit postérieurement à 42-45 et ce serait Saint Pierre lui-même qui l’aurait écrit, même si l’Evangile a pris le nom de son traducteur grec, peut-être par un acte d’humilité de la part du chef des Apôtres. Matthieu aurait été écrit vers l’an 50 et Luc peu après, en grec, mais en utilisant des documents écrits en hébreu. Et Jean? La réponse de Carmignac témoigna de son scrupule d’érudit : « Je suis spécialiste des Synoptiques seuls, je ne peux pas prendre de position précise ».


Il donna cependant des indications battant elles aussi en brèche l’opinion dominante : « Avec une méthode absolument a-scientifique, la majorité des experts part de la théologie présumée qu’exprimerait chaque évangéliste pour dater le texte. C’est dire qu’on utilise une méthode philosophique, théologique (un certain concept de « l’évolution de la pensée religieuse ») et non, comme il serait cependant correct, une méthode philologique et historique ». On est arrivé ainsi à l’axiome selon lequel Jean serait nécessairement très tardif, parce qu’il porterait des traces évidentes de l’approfondissement de la théologie des Synoptiques et parce qu’il serait marqué par une mentalité hellénistique. Mais en réalité cette présumée « mentalité hellénistique » a été retrouvée par Carmignac – et par d’autres spécialistes – dans des documents absolument hébraïques et sûrement antérieurs à l’année 70 ap.J.C. que sont les rouleaux de Qumrân.


Il me dit : « Si, par hypothèse, un jour on ne savait plus quand ont vécu les écrivains français et si, pour en reconstruire la chronologie, on appliquait les méthodes philosophiques et non philologiques utilisées pour le Nouveau Testament, les spécialistes soutiendraient sûrement avec une certitude absolue que Montaigne – mort en 1592 – était un écrivain du XXe siècle et que Claudel – mort en 1955 – écrivait au contraire au XVIe siècle! »

   Quoi qu’il en soit, l’enjeu ici est de la plus haute importance : l’objet du débat implique les biblistes mais concerne tout le monde, ce n’est certes pas un problème de rats de bibliothèque. Il s’agit des bases mêmes de la foi, de la personne de Jésus de Nazareth et de la possibilité qu’il soit vraiment ce que les croyants croient qu’il est.


Les études doivent continuer, en se confondant avec les faits objectifs et en abandonnant (s’ils veulent vraiment s’appeler « scientifiques ») les préjugés, les paresses, voire la défense de positions dominantes acquises.


Certes, comme dans tout « roman policier » qui se respecte, des raisons il y en a de part et d’autres : Carmignac lui-même m’a rappelé plusieurs fois que ses idées n’étaient que des hypothèses de travail, même si elles sont bien fondées. Il ne voulait pas même sortir à découvert : « Me pardonnera-t-on d’avoir écrit ce petit livre? J’ai eu du mal à me décider à le publier parce que mon plan était de continuer les recherches jusqu’à la limite extrême, d’en exposer les résultats dans de gros volumes scientifiques et seulement alors de m’adresser au grand public avec un livre de vulgarisation comme celui que j’ai proposé maintenant. Mais beaucoup d’amis m’ont fait remarquer que je risquais d’être au cimetière avant de terminer ces volumes et que depuis de longues années me recherches ne réussissaient pas à modifier mes premières conclusions, et, par conséquent, que je pouvais commencer à les divulguer. J’expose les résultats de vingt ans de recherches : elles m’ont amené à certaines convictions, je voudrais les faire connaître, en étant bien conscient qu’elles ne sont pas du tout conformes à la mode actuelle. Au lecteur et au temps la tâche de juger… »


Il ajouta avec cet air doux, avec ce sourire qui tout de suite frappaient chez lui : « Je n’en veux à personne, même si beaucoup m’en veulent. Je crois être sincère dans ma recherche de la vérité. Si on me présente des preuves convaincantes je suis toujours prêt – je le dis devant Dieu – à améliorer ou même à modifier mes conclusions actuelles ».

   Dans cette ligne de refus de l’intransigeance fanatique, de désir de ne pas alimenter les polémiques, il a voulu que, dans la traduction italienne, ne soit pas publié l’appendice avec sa réplique aux 22 « observations critiques » de Pierre Grelot.


« Je crois ne pas m’être trompé – disait-il – mais si j’ai raison ce sera le temps qui fera émerger la vérité, non les batailles de nous autres experts, avec le risque de compromettre la charité ».

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Source : http://leblogdumesnil.unblog.fr/2011/09/28/2011-75-temoignage-de-vittorio-messori-sur-labbe-jean-carmignac/

1. Notice bibliographique
(Texte complet ici)
Né à Paris en 1914 dans une modeste famille de paysans français, il a passé son enfance dans un village des Vosges.
Au séminaire de Sain-Dié, ses maîtres, frappés par sa vive intelligence et son goût pour l’étude, l’envoient au Séminaire français pontifical de Rome, où il restera de 1934 à 1939. Il y commence l’étude de l’hébreu biblique.
La guerre arrive. Il ne sera pas mobilisé, car il est atteint de lésions pulmonaires. En 1943, il est terrassé par la tuberculose, ce qui lui permettra d’échapper à la déportation « puisqu’en novembre 1944 les Nazis envoient tous les hommes de la région de Saint-Dié à Dachau. »

En 1954, il obtient une bourse pour l’Ecole Biblique et Archéologique française de Jérusalem: « Ma bourse, dit-il, comportait l’obligation de rédiger un travail pour l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. J’ai choisi l’étude du déchiffrement d’un manuscrit de la Mer Morte, et cela m’a amené à me spécialiser dans les fameuses découvertes faites à Qumrân, près de la Mer Morte« .
Devenu l’un des plus grands experts mondiaux de l’hébreu qumrânien, l’hébreu du temps du Christ, il fonde en 1958 la “Revue de Qumrân“, seule revue au monde consacrée à ce sujet.

La suite de sa vie le voit persécuté par sa hiérarchie à cause d’un litige très grave autour d’une nouvelle traduction du Notre-Père: « L’opposition à son encontre prendra même la tournure d’une véritable persécution (par ses confrères!) et retardera pour un temps ses publications scientifiques, lorsque on commencera à apprendre que ses travaux exégétiques sur les sémitismes attestent l’origine hébraïque des Evangiles ainsi qu’une datation proche des événements qu’ils relatent« .

Travaillant pendant plus de vingt ans à accumuler tout le matériel nécessaire à une publication scientifique capable de convaincre ses pairs du substrat hébraïque des Evangiles, il collationne à travers toute l’Europe plus de quatre-vingt rétroversions des Evangiles en Hébreu et, tout en publiant cinq tomes de ces rétroversions entre 1982 et 1985, il réalise la première rétroversion en hébreu qumrânien de l’Evangile selon Saint Marc, travail très important pour la confirmation de ses hypothèses.
En 1984, il publie l’essentiel de ses conclusions dans le livre “La Naissance des Evangiles synoptiques“, dont les rééditions postérieures comportent ses réponses, point par point, aux virulentes critiques dont ce livre fut l’objet.

Atteint d’une grave bronchite, il meurt dans la solitude le 2 octobre 1986, à Paris.

Quelques lignes rédigées d’une écriture tremblante sur une enveloppe à l’hôpital désignaient un exécuteur testamentaire et demandaient que l’ensemble de ses papiers soit déposé à l’Institut Catholique de Paris afin d’y créer un fond d’études et de recherches dans la continuité de ses propres travaux.

Mais ses dernières volontés de l’abbé ne seront pas respectées : pendant des années, les personnes qui demandèrent à avoir accès au “fond Carmignac” se heurtèrent à une fin de non recevoir . Il semblerait mêmeque l’archevêché de Paris soit intervenu pour faire retirer du “fond Carmignac” laissé à l’Institut Catholique un certain nombre de documents importants dont on ne peut dire aujourd’hui ni où ils sont ni si on les reverra un jour…

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3 thoughts on “Témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignacignac

  1. En expert (malgré moi) en ce domaine, je vous dis : gare à la coquille, il s’agit de Jean Carmignac !

    J’ai de la sympathie pour cet homme droit et honnête, et à la foi et la science admirables vraiment, mais celle de ses thèses qui est évoquée ici est peut-être la moins importante.

    https://fr.wikipedia.irg/wiki/Jean_Carmignac#La_naissance_des_Évangiles_synoptiques

    La naissance des Évangiles synoptiques
    Carmignac estimait que l’hébreu et l’araméen, tels qu’on les écrivait à Qumrân entre le iie siècle av. J.-C. et le ier siècle, étaient les langues que Jésus avait pratiquées. Afin de faciliter la comparaison entre l’Évangile de Marc et certains textes esséniens, il eut vers 1963 l’idée de traduire cet évangile sous forme de rétroversion, c’est-à-dire du grec vers l’hébreu. « Au bout d’une journée de travail, écrit‑il, je fus ébahi de ce que je pressentais, je me suis rendu compte que sans aucun doute, saint Marc avait été écrit en hébreu. Les mots sont grecs mais la structure des phrases est hébraïque ».

    Cette hypothèse, en rupture avec le consensus des spécialistes, orienta une grande partie de son activité et de ses recherches autour du texte des trois Évangiles synoptiques. Elle l’amena à corriger certaines erreurs et divergences qui semblaient exister entre ces trois textes, erreurs dues selon lui à une mauvaise lecture du texte hébreu primitif, non vocalisé au ier siècle.

    Pour assurer ses positions, il rechercha dans les bibliothèques du monde entier les rétroversions hébraïques des évangiles qui avaient été faites avant lui. Il en trouva des centaines et commença à publier les plus complètes. Il en arriva ainsi à la conclusion que, contrairement à ce que l’on professait depuis le tout début du xxe siècle, les évangiles selon Matthieu et selon Marc ainsi que les documents utilisés par Luc avaient été écrits dans une langue sémitique. Il propose l’hébreu à une date proche de la mort et de la résurrection de Jésus, montrant que les évangiles offrent les paroles et les actes mêmes du Christ et ne sont pas le produit de communautés pieuses du tournant du iie siècle, ce qui laisserait à tous la latitude de faire un choix parmi les textes qu’ils apportent.

    Il avance en outre l’hypothèse que l’évangile attribué à Marc aurait été écrit par Pierre lui-même en langue sémitique et qu’il aurait été seulement traduit en grec, avec peut-être quelques adaptations, par Marc, à Rome, au plus tard vers l’an 63. Une hypothèse similaire est présentée par Claude Tresmontant en 1984 dans son ouvrage Le Christ hébreu, hypothèse également rejetée par des historiens.

    Recherches sur le Notre Père
    Il participe aux séances de travail de la commission chargée de préparer les traductions françaises des textes liturgiques, après le concile Vatican II. Toutefois, les solutions qu’il préconisait ne furent pas souvent adoptées. Comme l’a écrit l’évêque de son diocèse d’origine, « il connut un véritable drame de conscience face à certaines traductions qu’il récusait en savant et en prêtre ». Il s’agit notamment de la traduction de la sixième demande du Notre Père, et ne nos inducas in tentationem (« et ne nous soumet pas à la tentation ») lui paraissait une injure à Dieu. Attribuer à Dieu le désir de tenter était pour lui blasphématoire.

    Carmignac fut chassé de la paroisse dans laquelle il exerçait son ministère paroissial. C’est alors qu’il écrivit sa thèse sur le Pater noster, qu’il soutint avec succès (mention « summa cum laude »), le 29 janvier 1969, à l’Institut catholique de Paris devant le cardinal Jean Daniélou. L’abbé Carmignac demanda et obtint l’autorisation de réciter à sa messe le Pater noster en latin, pour ne pas utiliser la traduction officielle de ce verset.

    Ces travaux ne l’empêchaient pas de participer à l’apostolat paroissial, dans la paroisse Saint-François‑de‑Sales (Paris) qui l’avait accueilli et où il était vicaire à mi‑temps. « Un prêtre se dessèche », disait‑il, « s’il se consacre exclusivement à ses études. » Il était souvent au confessionnal ou au chevet des malades.

    Jusqu’à sa mort, il poursuit ses recherches, prent part à de nombreux congrès d’exégèse organisés à l’étranger et prononce maintes conférences sur ses découvertes, surtout à Leipzig (1961), Bruxelles (1964), Newcastle (1970), Luxembourg (1971). Il est promu docteur honoris causa de l’université de Bonn en 1968.

    Il déclare avoir supporté avec patience les humiliations que lui infligèrent de nombreux confrères français. « Cela n’est que l’extérieur, disait‑il, le principal est la vie de l’âme. Mais elle reste le secret de Dieu. » Atteint d’une grave bronchite, il meurt à l’hôpital Saint-Joseph dans le 14ᵉ arrondissement de Paris, le jeudi 2 octobre 1986, et son corps est inhumé au cimetière de Lamarche.

    1. La question d’une première rédaction de l’essentiel des Évangiles en hébreu ou en araméen est à mes yeux secondaire, d’autant qu’on peut prouver par le contenu qu’au moins une partie des Évangiles a été rédigée tôt (en quelque langue que ce fût) ; ce qui d’ailleurs ne prouve rien quant à leur valeur historique (et rappelons que ce sont de plus les protesrants qui font des Évangiles une preuve historique, tandis que saint Jérôme, saint Augustin et le concile de Trente disent que c’est l’autorité de l’Église qui fonde la foi).

      La question du Pater Noster me paraît plus importante : il est dommage qu’elle soit peu évoquée quand on mentionne ce savant catholique.

      Autre aspect essentiel mais méconnu de l’œuvre de l’abbé Carmignac : avoir critiqué la thèse faisant de Qumran un site chrétien. Formulée par quelques ennemis avoués de l’Église, elle est aussi, malheureusement, propagée dans les milieux « traditionnalistes » (lato sansu) par des hommes de bonne volonté mais qui, à force de pourchasser les ésotéristes, finissent par croire à la réalité de leurs mythes fondateurs, et les répandent, sans discerner hélas leurs conséquences manichéennes. Et ainsi les dénonciateurs d’ésotéristes s’en font les inconscients fourriers.

      Parrot André. Jean Carmignac. — Le Docteur de Justice et Jésus- Christ. In: Syria. Tome 35 fascicule 3-4, 1958. pp. 369-370.
      https://www.persee.fr/doc/syria_0039-7946_1958_num_35_3_5333_t1_0369_0000_3

      M. Jean Carmignac étudie ici tous les passages des manuscrits de Qumrân qui permettent de faire une comparaison entre le Christ et le « Docteur de Justice », envisagés successivement sous l’angle de la personne et de l’œuvre. Il n’a pas de peine à démontrer que sur la base des textes connus et publiés et à l’encontre des premières théories de M. Dupont-Sommer, depuis très nuancées, et des exégèses hardies — pour ne pas dire plus — de M. Allegro (nous renvoyons, à son sujet, à l’appréciation sévère de son ancien maître, H. H. Rowley, pp. 76-77), on ne saurait établir aucune identité foncière entre les deux personnalités. Incarnation, messianité, divinité, crucifixion, parousie, qui caractérisent le premier, ne se retrouvent en aucune façon chez le second.
      (…)
      La conclusion résume les constatations faites : le Docteur de Justice fut un « entraîneur spirituel » et « en aucune façon » … « le Sauveur du Monde » (p. 158).

      La grande critique qu’à notre sens on pourrait faire à l’auteur, c’est que pour lui la question essénienne ne se pose plus (…)

      La date de l’Imprimatur est le 15 mai 1957, celle de la parution, le 25 octobre 1957. Entre temps, Driver, C. Roth et del Medico ont tous trois proposé l’identification du Maître de Justice avec Menahem, martyrisé en 66 après Jésus-Christ. Si cette identification, et partant une date basse, c’est-à-dire postérieure à la mort de Jésus, se trouvaient confirmées, il y aurait évidemment lieu de renverser le titre du chapitre 1ᵉʳ. « Jésus-Christ a-t-il copié le docteur de Justice ? » devrait devenir : « Le Docteur de Justice a-t-il copié Jésus-Christ ? » Ce n’est pas se tromper beaucoup que de penser que pour toute cette affaire, les savants ne sont pas à la veille de se trouver d’accord. (…)

      1. Et puisque j’en suis à dénoncer des coquilles… l’orthographe fantaisiste de prend est de wikipedia ; par contre, celles de traditionalistes et de lato sensu m’appartiennent en propre ! 😳

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