Le modernisme contre la Tradition – Abbé Aubry

Ce texte est le Chapitre d’Introduction d’un ouvrage remarquable écrit en 1927. Le lecteur en comprendra, non pas le sens prophétique, mais le sens logique, qui permet en définissant bien l’erreur dogmatique, d’en voir les conséquences sur les générations futures. Aujourd’hui le Modernisme a gagné. L’église conciliaire est moderniste. Pour ne pas avoir combattu pour la Vérité, nos pères (clercs et laïcs) sont responsables de ce reniement, de cette apostasie. Si nous ne voulons pas renier notre foi, appliquons le principe essentiel rappelé dans ce texte : NE COMPOSER EN RIEN AVEC L’ERREUR, et en particulier, aucune compromission avec cette église conciliaire qui n’est pas catholique mais moderniste. L’Eglise est éclipsée, mais une éclipse n’est pas éternelle.

“A la fin mon Cœur Immaculé triomphera”.

Le modernisme est le grand fléau des temps présents, et, peut-être, de toutes les erreurs inventées par l’enfer, la plus pernicieuse, parce qu’elle a pénétré jusqu’au sein de l’Eglise. Dérivé du protestantisme et du Kantisme, le modernisme fait bon marché de la Tradition catholique et de l’Autorité de l’Eglise ; il prend toute liberté sur le terrain religieux, accepte, à la suite de Kant et de Spencer, la critique de la raison pure ; c’est l’homme élaborant ses croyances, se faisant à lui-même sa révélation sans l’intervention de Dieu.

« Les modernistes, imprégnés jusqu’aux mœlles d’un venin d’erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, amalgament le rationaliste et le catholique (1) ».

Cet amalgame, ils l’opèrent en distinguant entre eux deux personnalités, celle du croyant soumis à l’Eglise et celle du savant indépendant de l’Eglise. Rien, dès lors, ne saurait empêcher le savant de chercher à procurer l’évolution du dogme. Ainsi arrive-t-on au résultat constaté par Pie X :

« Le premier pas est fait par le protestantisme, le second par le modernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme (1) ».

Telle est, en face de Luther, de la Révolution et du laïcisme athée, la position des modernistes : ils veulent concilier la religion catholique avec l’égocentrisme de Luther devenu l’immanence du modernisme ; placer le moi humain au premier plan de nos destinées ; faire de la conscience religieuse la règle universelle à laquelle tout doit s’assujettir, jusqu’à l’autorité suprême 1 » ; par conséquent, rabaisser le christianisme, et plier sa doctrine divine aux vues et aux faiblesses humaines, transformer les besoins, les tendances, les passions même de l’homme en règles théologiques supérieures même à l’autorité suprême. S’ils ne l’affirment pas explicitement, tout leur système aboutit logiquement à ce résultat désastreux. Nous sommes ici en face d’une méthode théologique dérivée du nationalisme, consistant essentiellement dans la rupture avec toute tradition antérieure, invitant l’intelligence à s’établir dans l’indépendance, pour prendre conscience de son existence propre, et, sur cette base du moi pensant, échafauder tout l’édifice de sa pensée.

Devant cette RÉVOLTE INAVOUÉE, plus ou moins consciente, de l’esprit humain, il a fallu que le Vicaire de Jésus-Christ élevât la voix pour courber toutes choses sous le règne du Christ.

Déjà Pie IX, il y a plus de 50 ans, s’efforçait de prémunir l’Église de France contre l’infiltration de ces doctrines qui se résumaient alors dans le libéralisme, et qui nous ont conduit, peu à peu et insensiblement, à cette situation déplorable dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui. Car c’est bien le libéralisme qui a produit cet affaiblissement intellectuel général, et ouvert la porte à tous les maux ; le libéralisme, ce composé, à doses égales, d’incompréhension, d’hypocrisie et de peur, le libéralisme marque les étapes de la décomposition et de la fonte purulente de la société.

Or, la doctrine du modernisme revêt exactement la même caractéristique que le libéralisme dont il est le succédané et qu’il aggrave : même défaut de principes catholiques, même mépris de la tradition catholique, même opiniâtreté aveugle, orgueilleuse et jalouse de ses théories, subversives des idées saines d’abord, et puis de l’unité et de la paix religieuse et sociale.

« Ce qui afflige votre pays, – disait Pie IX, en 1871, à un groupe de pèlerins français – ce qui l’empêche de MÉRITER LES BÉNÉDICTIONS DE DIEU, c’est le MÉLANGE DES PRINCIPES. Je dirai le mot et ne le tairai pas, ce que je crains pour vous, ce ne sont pas ces misérables de la Commune, vrais démons échappés de l’enfer ; c’est le libéralisme catholique, c’est-à-dire ce système fatal qui rêve toujours d’accorder deux choses irréconciliables, l’Église et la Révolution. Je l’ai déjà condamné ; mais je le condamnerais quarante fois, s’il le fallait… C’est ce jeu de bascule qui finirait par détruire la religion chez vous. Il faut aimer ses frères errants, mais, pour cela, il n’est pas permis d’amnistier l’erreur et de supprimer, par égard pour elle, les droits de la vérité ».

Certes, les avertissements n’ont pas manqué ; malheureusement, on a peu écouté les grands défenseurs des principes catholiques. Pour le plus grand nombre des esprits, les conseils les plus pressants passèrent pour importuns, sous prétexte que les choses n’allaient pas si mal, et qu’après tout elles étaient le lendemain ce qu’elles avaient été la veille.

Pie lX surtout, nous venons de le dire, avait jeté l’alarme. On n’a pas oublié comment il lutta, pendant tout son pontificat, contre ce qu’il appelait la diminution de la vérité. Ce mot, si vieux soit-il, n’est pas usé ; c’est lui qui caractérise encore le mieux les esprits qui, actuellement, pour parler des vérités religieuses, au lieu d’user de l’expression catholique, sentent le besoin d’en atténuer la crudité par des circonlocutions qui les déguisent et les diminuent. On nomme à peine Jésus-Christ ; on parle peu de l’enfer ; on désigne à mots couverts et avec des expressions adoucies, certains dogmes et, en particulier, l’Église. On voit des métaphores, des figures, une manière de parler, dans les grandes réalités qu’exprime la foi, surtout les réalités de la grâce et du surnaturel. On va plus loin encore, et nous voyons des esprits pusillanimes n’envisager la défense de la vérité que comme un scandale ajouté à celui de l’attaque ; volontiers, ils unissent leur indignation à celle de l’ennemi, quand les apôtres de la vérité s’efforcent de rendre leur voix aussi retentissante que celle du mensonge.

C’est ainsi que, peu à peu, le vrai christianisme disparaît de partout, par la mise en demeure de la pure doctrine d’avoir à adoucir et à modifier des principes invariables, et que des esprits subtils s’épuisent à étudier jusqu’à quel point ils pourront faire fléchir ce qui fut longtemps réputé inflexible. Que de fois déjà les gardiens de la saine doctrine, effrayés de certaines interprétations scandaleuses, ont dû jeter le cri d’alarme – Lacerata est lex. « Telle est, écrit Mgr Gay, la cause de la plupart de nos péchés et de nos infirmités spirituelles ».

Dans des publications antérieures, particulièrement sur la Méthode des Études et dans Les Grands Séminaires, nous avons dénoncé les causes de cet affaiblissement doctrinal et de cette infiltration des idées fausses dans l’intelligence française. Nous lui opposions les directions formelles des Pontifes Romains ; nous faisions appel à un retour plus complet aux méthodes romaines d’enseignement philosophique et théologique. Malheureusement, nombre de maîtres de l’enseignement ne voulurent voir dans cet appel qu’une «injuste opposition entre l’Ecole Romaine et l’Ecole Française». D’aucuns allèrent jusqu’à contester la solidité des études romaines. – Jugement invraisemblable, formellement démenti par les faits, car nous avons en France – n’en déplaise à la secte impie, qui opprime la France catholique et aux attaques, en plein parlement, de son Coryphée, le ministre Herriot, contre I’œuvre admirable du Séminaire-Français à Rome – nous avons une élite remarquable, initiée par les maîtres de l’Ecole Romaine, et surtout de l’Université Grégorienne, à une intelligence profonde de la foi, au sens vraiment traditionnel des choses théologiques et surnaturelles.

N’est-ce pas ce qu’a voulu affirmer solennellement Pie IX en fondant le Séminaire-Français pour réagir contre les erreurs gallicanes et libérales. –

« Il est évident, écrira plus tard Benoît XV, que la piété et l’intelligence des séminaristes trouveront de plus grandes facilités dans cette Ville Éternelle qui est la Capitale de la Catholicité (2) ».

Ce qui n’empêche qu’en France, il n’est pas rare de rencontrer des professeurs, des hommes d’étude, qui rient de l’enseignement des sciences sacrées à Rome, et ne connaissent de la théologie romaine que la facilité, disent-ils, avec laquelle on en revient docteur en théologie. Même chez nous, dans certaines écoles, cette parole semble passée en axiome. Combien de fois ne l’avons-nous pas entendue ! Ce jugement faux et dangereux accuse un reste de l’ancien levain gallican qui, aux méthodes et à la Tradition romaines, c’est-à-dire catholiques, avait substitué des méthodes locales, des traditions de famille. On en venait à dire couramment : «En France nous croyons ceci… Nous pensons de telle façon… nous avons telles traditions… »

Ce jugement tient aussi à ce que les sujets qui, de certaines écoles, vont à Rome, sont déjà des prêtres, et qu’ils y viennent, non pas pour y faire ou y terminer leurs études, mais uniquement pour obtenir un diplôme. Leur esprit s’est formé en France ; de l’adolescence à la maturité du sacerdoce ils ont été saisis et façonnés en France, par les méthodes bien connues et devenues traditionnelles. Leur formation dogmatique est chose acquise, leur vie intellectuelle a reçu la direction dont ils ne s’écarteront plus. Ils s’en écarteront d’autant moins que la mesure moyenne dont ils sont l’objet, semble plutôt, d’après le mode de son application pratique, une sorte de transaction mal définie, une concession difficile à caractériser, un minimum accordé avec calcul à la préparation d’un renouveau théologique, en un mot et plus exactement, une superfétation contre nature.

[…]

(1) PIE X, Encyclique Pascendi, 8 sept. 1907.

(2) Lettre de Benoît XV à Mgr Ainsley, recteur du Collège Anglais à Rome, 6 janvier 1919.

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One thought on “Le modernisme contre la Tradition – Abbé Aubry

  1. “Pour ne pas avoir combattu pour la Vérité, nos pères (clercs et laïcs) sont responsables de ce reniement, de cette apostasie.”

    Les clercs de l’époque sont les premiers responsables. Faut-il rappeler que Vatican II est l’œuvre d’évêques, validement consacrés et munis de juridiction ? Dans l’ecclésiologie catholique traditionnelle, les évêques sont les docteurs de la foi : c’est à eux qu’incombe le munus docendi. Les laïcs, quant à eux, reçoivent l’enseignement ; ils ne le produisent pas. Or ce sont bien les évêques, et eux seuls, qui ont élaboré, voté et signé, sans exception, les schémas du Concile Vatican II. Les laïcs ont bien plutôt été les victimes de la prévarication de l’Église enseignante.

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