« Il n’y aura jamais de national en France que ce qui est chrétien. » Cardinal Pie – La contre révoltion

Dans ce texte, extrait du « DISCOURS POUR LA SOLENNITÉ DE LA RÉCEPTION DES RELIQUES DE SAINT ÉMILIEN, ÉVÊQUE DE NANTES PRONONCÉ DANS L’ÉGLISE CATHÉDRALE DE NANTES LE 8 NOVEMBRE 1859. »
Le Cardinal Pie montre que l’accusation de théocratie faite à l’Eglise est proprement une inversion accusatoire car s’il y a bien une théocratie en effet, c’est celle de l’Etat moderne : l’Etat-Dieu avec sa religion de la laïcité et son clergé maçonnique. Il annonce qu’après s’être emparé de l’Etat, la Révolution tentera de s’attaquer à l’Eglise pour y diffuser ses faux principes et que par conséquent, pour les chrétiens voulant rester fidèles aujourd’hui, le combat est d’abord d’ordre doctrinal.
Enfin, il s’interroge sur les causes de la décadence française et rappelle que toute réaction nationale détachée de la dimension spirituelle (entendre: catholique) sera vouée à l’échec.
Sur ce sujet, son discours semble comme avoir été écrit à l’avance pour les nombreux nationalistes de la dissidence française actuelle, qui pour beaucoup, malheureusement, ne comprennent pas que s’ils ne mettent pas la foi catholique au centre de leur programme, leur action politique sera vaine.
NB : les titres des paragraphes sont des citations du texte ajoutées par nos soins afin de structurer le texte et faire ressortir les idées-forces.
La Révolution : « puissance du mal et puissance de la Bête”
« …la société moderne n’entend plus reconnaître pour ses rois et pour ses princes que ceux “qui ont pris les armes et qui se sont ligués contre Dieu et contre son Christ”, que ceux qui ont dit hautement : “Brisons leurs liens et jetons leur joug loin de nous” (Ps II, 2, 3). C’est-à-dire qu’il faut supprimer la notion séculaire de l’État chrétien, de la loi chrétienne, du prince chrétien, notion si magnifiquement posée dès les premiers âges du christianisme, et spécialement par saint Augustin.
C’est-à-dire encore que, sous prétexte d’échapper à la théocratie imaginaire de l’Église, il faut acclamer une autre théocratie aussi absolue qu’elle est illégitime, la théocratie de César, chef et arbitre de la religion, oracle suprême de la doctrine et du droit : théocratie renouvelée des païens, et plus ou moins réalisée déjà dans le schisme et dans l’hérésie, en attendant qu’elle ait son plein avènement dans le règne du peuple grand-prêtre et de l’État-Dieu, que rêve la logique implacable du socialisme.
C’est-à-dire, enfin, que la philosophie sans foi et sans loi a passé désormais des spéculations dans l’ordre pratique, qu’elle est constituée la reine du monde, et qu’elle a donné le jour à la politique sans Dieu. La politique ainsi sécularisée, elle a un nom dans l’Évangile : on l’y appelle “le prince de ce monde” (Jean, XII, 31), “le prince de ce siècle” (XIV, 30 ; I Corinth., II, 6, 8), ou bien encore “la puissance du mal, la puissance de la Bête” (Apoc, IX, 10 ; XIII, 4) ; et cette puissance a reçu un nom aussi dans les temps modernes, un nom formidable qui depuis soixante-dix ans a retenti d’un pôle à l’autre : elle s’appelle LA REVOLUTION.
Avec une rapidité de conquête qui ne fut jamais donnée à l’islamisme, cette puissance émancipée de Dieu et de Son Christ a subjugué presque tout à son empire, les hommes et les choses, les trônes et les lois, les princes et les peuples. Or, un dernier retranchement lui reste à forcer : c’est la conscience des chrétiens.
Par les mille moyens dont elle dispose, elle a réussi à égarer l’opinion d’un grand nombre, à ébranler même les convictions des sages. Des auxiliaires inespérés lui sont venus, qui, non seulement dans le domaine des faits, mais encore dans le domaine des principes, ont accepté et signé avec elle des alliances. Quelques autres, qui persistent à lui faire une mesquine opposition de personnes, se rangent assez clairement à son avis, quant au fond des choses. Le moment ne semble-t-il pas venu pour elle de livrer un assaut décisif ?
Vous savez, mes Frères, à quelle suprême tentation le Christ fut soumis. Satan Le transporta sur une haute montagne, et Lui dit : “Tu vois toutes ces choses ? Eh bien ! je Te donnerai tout cela si Tu tombes à mes genoux et si Tu m’adores : Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me (Matth., IV, 9).
« La fermeté invincible de l’ÉgIise »
Grand Dieu, viendra-t-il un jour dans la série des siècles où la même épreuve sera infligée à Votre Église par le prince de ce monde ? La puissance du mal s’approchera-t-elle jamais pour lui dire : Toutes ces possessions terrestres, toute cette pompe et cette gloire extérieure, je te les donnerai, je te les maintiendrai, pourvu que tu t’inclines devant moi, que tu sanctionnes mes maximes en les adoptant, et que tu me payes ton hommage : Hæc omnia tibi dabo, si cadens (quelle chute !) si cadens adoraveris me ?
À la parole du séducteur le Christ avait répondu : “Arrière, tentateur, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, et tu ne serviras que Lui seul”. Et le tentateur s’était éloigné de Jésus, et les anges s’approchant étaient venus le servir (ib., 10, 11). Mes Frères, l’Eglise, placée dans les mêmes conditions que son Maître, ne saurait pas trouver d’autre réponse.
Nulle puissance assurément n’a mieux appris qu’elle à tenir compte des difficultés des temps et à se plier aux exigences des conjonctures. Les sacrifices, elle en a tant fait dans le long cours de son existence ! Ne sait-elle pas qu’à l’exemple du grand apôtre, elle est débitrice envers tous, envers les ignorants et les insensés comme envers les sages (Rom., I, 14) ?
Mais il est une limite infranchissable pour l’Eglise : c’est celle où les choses humaines confinent aux titres inaliénables du haut domaine de Dieu et de Son Christ sur les sociétés terrestres. En face de certains principes fondamentaux du droit public chrétien, elle est et elle sera toujours inébranlable. Ce n’est pas elle qui substituera jamais, même dans ses institutions purement temporelles, les prétendus droits de l’homme aux droits imprescriptibles de Dieu.
Et si la fermeté invincible de l’ÉgIise devait la priver de tout appui terrestre, de toute assistance humaine, eh bien ! il y a encore des anges au ciel, ils s’approcheraient et ils la serviraient : Et accesserunt angeli, et ministrabant ei.
« La lutte est principalement une lutte de doctrines »
Je ne m’écarte point du plan de mon discours, mes très chers frères. Au temps de votre évêque Émilien, le grand ennemi du nom, du règne et de la loi de Dieu, c’était l’islamisme. Cet ennemi terrible, Émilien et vos pères ont eu la gloire de s’enrôler contre lui, de lui résister, de le combattre, et ils y ont noblement sacrifié leur vie. Aujourd’hui l’ennemi capital du nom, du règne et de la loi de Dieu revêt une autre forme et s’appelle d’un autre nom. Sa tendance est la même, et sa devise est toujours celle de la populace déicide : “Nolumus hunc regnare super nos” (Luc, XIX, 14) Nous ne voulons pas que le Christ règne sur nous.
Notre devoir, à nous qui reconnaissons Jésus-Christ pour notre roi, à nous qui disons tous les jours à Dieu : “Que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel, notre devoir est d’opposer toute notre énergie aux envahissements de cette puissance du mal. Il ne s’agit pas, du moins encore à cette heure, de prendre les armes.
La lutte est principalement une lutte de doctrines. Votre résistance, mes frères, consistera donc à maintenir votre intelligence ferme contre la séduction de tous les principes faux et menteurs ; et, pour cela, vous formerez toujours votre conscience à l’école de votre foi, à l’école de l’Église, à l’école de vos pasteurs. J’arrive à des conseils pratiques, continuez-moi encore un instant votre attention.
« L’affaiblissement des caractères, conséquence naturelle de l’affaiblissement des croyances et de la foi»
Quand je demande aux sages de ce temps quelle est la plus grande plaie de la société actuelle, j’entends répondre de toutes parts que c’est le dépérissement des caractères, l’amollissement des âmes. Il y a sur ce thème des phrases toutes faites, et qui sont à l’usage de tous. Mais cette réponse provoque elle-même une question ultérieure.
Car enfin la race française est énergique de son propre fonds, elle est courageuse de sa nature, et elle n’a pas tellement perdu son tempérament natif qu’elle puisse être accusée trop légèrement de mollesse et de lâcheté. Pas plus aujourd’hui qu’autrefois, la bravoure ne lui fait défaut sur les champs de bataille. D’où vient donc ce symptôme si grave de l’affaiblissement des caractères ? Ah ! ne serait-il pas vrai qu’il est la conséquence naturelle et inévitable de l’affaiblissement des doctrines, de l’affaiblissement des croyances, et, pour dire le mot propre, de l’affaiblissement de la foi ?
Le courage, après tout, n’a sa raison d’être qu’autant qu’il est au service d’une conviction. La volonté est une puissance aveugle lorsqu’elle n’est pas éclairée par l’intelligence. On ne marche pas d’un pied ferme quand on marche dans les ténèbres, ou seulement dans le demi-jour.
Or, si la génération actuelle a toute l’incertitude et l’indécision de l’homme qui s’avance à tâtons, ne serait-ce pas, ô Seigneur, que Votre parole n’est plus le flambeau qui guide nos pas, ni la lumière qui éclaire nos sentiers ? Nos pères, en toute chose, cherchaient leur direction dans l’enseignement de l’Évangile et de l’EgIise : nos pères marchaient dans le plein jour. Ils savaient ce qu’ils voulaient, ce qu’ils repoussaient, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils haïssaient, et, à cause de cela, ils étaient énergiques dans l’action.
Nous, nous marchons dans la nuit ; nous n’avons plus rien de défini, rien d’arrêté dans l’esprit, et nous ne nous rendons plus compte du but où nous tendons. Par suite, nous sommes faibles, hésitants. Comment se pourrait-il que la chaleur de la résolution fût dans la volonté, et la vigueur de l’exécution dans le bras, quand il n’y a dans l’entendement, au lieu de la claire lumière du oui, que le nuage ou le brouillard du peut-être ? Croyez-moi, le sang français n’est pas glacé dans nos veines. Pour vouloir, il ne nous manque que de voir. Nous retrouverions tout le courage du cœur, le jour où notre intelligence ne serait plus atteinte d’une irrémédiable lâcheté.
Irrémédiable, non, je rétracte ce mot. Le remède, au contraire, est auprès de nous, il est en nous ; il ne s’agit que de savoir l’employer. Notre siècle est industrieux en mille manières, il est fécond en inventions de tout genre. ll a découvert d’ingénieux procédés pour communiquer à un bois d’une essence tendre et pénétrable les propriétés des essences les plus dures et les plus compactes, et il est parvenu à donner à une pierre friable et poreuse la fermeté du silex. Ah ! que ne peut-il nous fournir le secret d’injecter l’énergie morale dans les âmes, et de silicatiser, comme il dit, ces caractères qui se pulvérisent au premier souffle du vent et au premier contact de l’air !
Mais ce qu’on demanderait vainement aux procédés humains, la religion nous le procure. Dans notre esprit faible et inconsistant, elle fait descendre l’Esprit même de Dieu (Actes, I, 8). Cette compénétration de l’âme humaine par la vertu d’en haut lui donne comme une autre nature et une essence nouvelle. Pour conférer et maintenir aux chrétiens la dureté du chêne ou celle du granit, il ne faut dans leur être moral que l’infiltration complète et permanente de l’eau baptismale dans laquelle ils ont été régénérés.
Oui, l’âme qui se complaît et se délecte dans cet élément surnaturel ; l’âme qui se baigne et se replonge, pour ainsi dire, à tout instant dans la fontaine de son baptême ; l’âme qui tient tous ses conduits ouverts à l’irrigation de cette onde imprégnée de sels divins, cette âme est d’acier, et elle est douée d’une trempe à toute épreuve.
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